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L'Atelier de Minuit

  • 29 mai
  • 20 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin

L'Atelier de Minuit


Chapitre 1


La Porte sous les Toits


Paris dormait sous une pluie fine, ce genre d'averse parisienne qui ne tombe pas vraiment mais flotte, qui mouille les épaules sans qu'on s'en rende compte, qui transforme les lampadaires en halos tremblants sur les pavés du Marais.


Lena Valenti releva le col de son trench beige et leva les yeux vers le numéro 27 de la rue des Filles-du-Calvaire. Un immeuble haussmannien, sobre, presque sévère, avec une porte cochère en chêne sombre dont la peinture s'écaillait par endroits. Au dernier étage, sous les toits, une lumière chaude veillait derrière une verrière inclinée. Elle savait, sans qu'on le lui ait dit, que c'était là. Là-haut. Lui.


Elle serra plus fort la bandoulière de son petit sac. À l'intérieur, son carnet noir, son stylo, et le contrat plié en quatre. Trois mois. Chaque nuit, de vingt-trois heures à l'aube. Modèle vivant pour Elias Moreau.


Elias Moreau. Le nom faisait encore battre son cœur trop vite. Quand son agent le lui avait proposé, elle avait d'abord cru à une plaisanterie. Moreau ne prenait plus de modèle depuis quatre ans. Depuis l'incendie de sa galerie à Rome, disait la rumeur. Depuis la mort d'une femme, disait une autre. Personne ne savait vraiment. On savait juste qu'il s'était cloîtré, qu'il peignait la nuit, et qu'il n'aimait pas qu'on lui parle.


Pas qu'on lui parle. Lena avait souri en lisant cela. Le sort, parfois, a un humour étrange.


Elle poussa la porte, traversa la cour pavée luisante de pluie, et grimpa les six étages. Le tapis rouge des premiers paliers s'effaçait à mesure qu'on montait, jusqu'à laisser place à un escalier de service en bois nu, étroit, qui craquait sous ses pas. Au dernier étage, une seule porte. Métallique. Sans nom.


Elle leva la main, hésita. Son cœur cognait. Dans son ventre, un vertige doux, presque agréable, comme avant un grand saut.


Elle frappa.


Trois coups secs, qui résonnèrent comme dans une cathédrale vide.


Le silence dura. Cinq secondes. Dix. Lena commençait à se demander si elle s'était trompée d'heure quand la porte s'ouvrit, lentement, sans bruit.


Et il était là.


Elias Moreau était plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. Une chemise blanche aux manches retroussées jusqu'aux coudes, tachée de bleu de Prusse à l'avant-bras gauche, ouverte de deux boutons sur une peau hâlée. Un jean usé, des pieds nus. Les cheveux châtains presque trop longs, en désordre, comme s'il y avait passé les mains sans y penser. Une barbe de trois jours. Et puis ses yeux. Verts. D'un vert sombre, presque mousse, cernés de fatigue, et qui la fixaient avec une intensité telle qu'elle dut détourner le regard.


Il ne dit pas bonjour. Il ne sourit pas. Il la regarda, longuement, comme on regarde une toile vierge dont on essaie de deviner ce qu'elle pourrait devenir. Lena sentit le sang lui monter aux joues. Elle se redressa, légèrement, par instinct. Ne baisse pas les yeux. Ne baisse pas les yeux.


You are Lena ?


Sa voix était basse, grave, un peu rauque, comme s'il n'avait pas parlé de la journée. L'anglais était maladroit, l'accent français très marqué. Elle hocha la tête.


Il la dévisagea encore, puis recula d'un pas et ouvrit la porte en grand.


Come.


Lena entra.


Et son souffle se coupa.


L'atelier était immense. Une seule pièce, sous une charpente apparente de poutres noires, avec une verrière inclinée qui occupait tout le plafond. La pluie tambourinait dessus en cadence sourde, et entre les gouttes, on devinait les toits de zinc de Paris, gris, infinis, brillants. Des toiles étaient partout. Adossées aux murs, retournées, posées sur des chevalets, certaines recouvertes de draps blancs comme des fantômes. L'odeur — Dieu, l'odeur — c'était celle de la térébenthine, du lin, du bois ancien, et de quelque chose d'autre, de plus chaud, peut-être lui.


Au centre, sur une estrade de bois clair, une chaise longue en velours bleu nuit, abîmée, magnifique. À côté, un grand chevalet vide. Une seule toile vierge, tendue, attendait.


Elle se tourna vers lui. Il la regardait toujours. Il n'avait pas bougé.


Il désigna l'estrade d'un mouvement du menton.


There. You change. Il indiqua un paravent de bois sculpté, dans un coin. Behind.


Lena hocha la tête.


Elle alla derrière le paravent et commença à se déshabiller. Lentement. Elle l'avait fait des dizaines de fois, pour des dizaines d'artistes. Ça n'aurait pas dû être différent. Mais ses mains tremblaient légèrement en défaisant les boutons de son chemisier. Elle entendait, de l'autre côté du paravent, le bruit d'une allumette qu'on craque, puis le grésillement très bref d'une cigarette qu'on allume. Le silence reprit. Lourd, attentif. Il l'attendait.


Quand elle sortit, drapée dans le peignoir de soie noire que son agent lui avait conseillé, il était assis sur un tabouret devant la toile, la cigarette aux lèvres, et il la regardait venir comme on regarde quelque chose d'important.


Elle monta sur l'estrade. Posa une main sur le velours. Hésita.


Il ne lui dit rien.


Alors, parce que le silence devenait insupportable, elle dénoua la ceinture du peignoir. La soie glissa de ses épaules, lentement, et tomba à ses pieds en un murmure noir.


Lena Valenti était nue dans l'atelier d'Elias Moreau, et il la regardait.


Mais pas comme un homme regarde une femme. Pas tout à fait. Il la regardait avec une attention si grave, si concentrée, que c'en était presque un autre genre de caresse. Ses yeux verts parcouraient la ligne de son épaule, la courbe de sa hanche, le creux de son cou, sans hâte, sans vergogne, mais sans avidité non plus. Comme s'il cherchait quelque chose. Comme s'il essayait de la comprendre.


Lena soutint son regard.


Elle ne baissa pas les yeux.


Et pour la première fois depuis qu'elle était entrée, elle vit, dans les yeux d'Elias Moreau, quelque chose s'éveiller. Un frémissement. Une surprise, peut-être. Comme s'il ne s'attendait pas à ce qu'elle réponde à sa fixité par la sienne.


Il écrasa lentement sa cigarette dans une coupelle en porcelaine.


Lie down, dit-il doucement. Like this.


Il fit un geste de la main, paume vers le haut, indiquant l'angle qu'il voulait. Lena s'allongea sur la chaise longue en velours, le dos appuyé contre l'accoudoir, une jambe légèrement repliée. Le velours était frais sous sa peau. Elle frissonna, à peine.


Elias se leva. Il s'approcha. Lena sentit son cœur s'emballer — bêtement, absurdement — quand il vint se pencher au-dessus d'elle, à trente centimètres, peut-être moins. Il ne la toucha pas. Il regarda. Il étudia la position. Puis, du bout des doigts, sans effleurer sa peau, il dessina dans l'air, au-dessus de son épaule, une ligne descendante, comme s'il corrigeait une courbe invisible.


Plus haut, murmura-t-il en français, sans s'en rendre compte. Puis il se reprit : Higher. Your arm.


Lena leva légèrement le bras.


Il était si près qu'elle pouvait sentir son odeur — un mélange de tabac, de peinture fraîche, et d'une eau de Cologne très discrète, boisée. Elle pouvait voir la petite cicatrice au-dessus de son sourcil gauche. Elle pouvait compter ses cils.


Il recula enfin. Retourna à son chevalet. Prit son fusain.


Et le silence se referma sur eux.


Dehors, la pluie tombait. Les cloches de Saint-Paul sonnèrent onze heures.


L'atelier de minuit venait de s'ouvrir.





Chapitre 2


Le Langage du Fusain


Elias dessina pendant trois heures sans dire un mot.


Lena ne bougea pas.


Au début, elle entendait tout. Le frottement sec du fusain sur la toile, le grattement minuscule d'un ongle qu'il portait à ses lèvres quand il réfléchissait, le craquement du tabouret quand il se penchait en arrière pour évaluer son travail. Puis, peu à peu, ces sons devinrent un rythme, presque une musique, et son corps cessa d'être un corps. Elle entra dans cet état étrange que connaissent tous les modèles, ce vide habité, cette transe douce où l'on ne pense plus, où l'on est simplement, pour quelqu'un qui regarde.


Sauf que cette fois, ce n'était pas comme les autres fois.


Cette fois, le regard qui se posait sur elle pesait. Pas lourd, non. Précis. Comme une main qui aurait su exactement où aller.


À un moment, elle ouvrit les yeux — elle ne savait pas qu'elle les avait fermés — et elle vit qu'il s'était arrêté de dessiner. Il la fixait. Le fusain immobile à mi-hauteur. Et il y avait dans son expression quelque chose qu'elle n'arriva pas à nommer. Quelque chose entre la fascination et la douleur.


Leurs regards s'accrochèrent.


Elle ne baissa pas les yeux. Lui non plus.


Le silence devint si dense qu'elle aurait pu tendre la main et le toucher.


Puis, brusquement, il se détourna. Reprit son trait. Comme si rien ne s'était passé.


Quand il s'arrêta enfin, il était presque deux heures du matin. Il posa le fusain. Frotta son pouce sur son front, y laissant une trace noire qu'il ne remarqua pas. Il leva les yeux vers elle.


Finished. For tonight.


Lena se redressa lentement. Ses membres étaient engourdis, mais elle ne se plaignit pas. Elle ne pouvait pas se plaindre, de toute façon. Elle attrapa le peignoir de soie noire, le passa autour de ses épaules, et descendit de l'estrade.


Elle s'approcha du chevalet, par curiosité, presque malgré elle.


Elias ne lui dit pas non.


Elle vit alors ce qu'il avait fait, et elle s'arrêta net.


Sur la toile, ce n'était pas elle. Ou plutôt, c'était elle et ce n'était pas elle. Le trait au fusain n'avait dessiné qu'une silhouette à peine indiquée, quelques lignes, comme une étude. Mais ces lignes — Dieu — ces lignes avaient capté quelque chose qu'elle ne croyait pas montrer. Une mélancolie. Un secret. Une attente.


Elle leva les yeux vers lui.


Elias la regardait, lui aussi. Et il vit, à l'expression de son visage, qu'elle avait compris.


Quelque chose passa entre eux. Très bref. Très silencieux.


Il se détourna le premier. Alla à un petit évier dans un coin de l'atelier, se lava les mains. Le fusain noircissait l'eau.


Lena ramassa son carnet noir dans son sac. Le sortit. Écrivit deux mots sur une page blanche, à l'encre violette. Déchira la feuille. La posa sur le tabouret qu'il venait de quitter.


Puis elle alla derrière le paravent se rhabiller.


Quand elle ressortit, il avait lu le mot. Il le tenait entre deux doigts, l'air troublé.


Sur la feuille, en italien, elle avait écrit : « Grazie. Era bellissimo. »


Il ne parlait pas italien. Mais il avait compris.


Il leva les yeux vers elle. Pour la première fois, l'ombre d'un sourire passa sur ses lèvres. Très court. Presque imperceptible. Mais Lena le vit.


Et son cœur fit une chose ridicule, une petite cabriole, qu'elle s'empressa de cacher en baissant la tête pour ajuster son écharpe.


Tomorrow, dit-il à voix basse. Same hour.


Elle hocha la tête.


Lena.


Elle se retourna, surprise. C'était la première fois qu'il prononçait son prénom.


Il tenait le morceau de papier dans sa main. Il le replia, soigneusement, et le glissa dans la poche poitrine de sa chemise blanche, juste au-dessus du cœur.


Buona notte, dit-il en italien maladroit.


Lena lui sourit. Vraiment, cette fois. Un sourire entier, lumineux, qu'il reçut comme on reçoit une chose précieuse et inattendue. Et elle sortit.


Dans l'escalier qui descendait, elle dut s'arrêter une fois pour reprendre son souffle. Sa main contre la rampe. Son cœur impossible.


Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer.


Mais elle savait qu'elle reviendrait. Et qu'elle ne pourrait plus, jamais, ne pas revenir.





Chapitre 3


Ce Que Disent les Mains


Les nuits suivantes prirent leur rythme.


Elle arrivait à vingt-trois heures. Il lui ouvrait, toujours pieds nus, toujours dans une chemise tachée de peinture, parfois différente, parfois la même que la veille. Il ne lui parlait presque pas. Quelques mots d'anglais cassé pour la position. Higher. Slower. Stop. Puis le silence reprenait, et le fusain, et le pinceau quand il commença, le troisième soir, à passer à la peinture.


Lena, elle, parlait avec ses mains.


Elle apportait son carnet noir et son stylo violet. Elle écrivait des mots, en italien, en français, parfois en anglais quand elle était sûre de l'orthographe. Elle posait les feuilles sur le tabouret, près de lui, en arrivant. Il les lisait quand elle s'éclipsait derrière le paravent. Elle ne le voyait pas faire, mais elle savait qu'il les lisait, parce qu'il leur répondait, à sa façon.


Un soir, elle avait écrit : « Avez-vous toujours peint la nuit ? »


Le lendemain, en arrivant, elle trouva un livre posé sur la chaise longue. Un vieux recueil de Baudelaire, ouvert à une page cornée. Il avait souligné, au crayon, deux vers : « Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, / Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs ! » Et en bas de la page, dans son écriture serrée, penchée, presque illisible : « La nuit est plus honnête. »


Lena avait gardé le livre contre elle pendant toute la pose, ce soir-là, et il n'avait rien dit. Il l'avait peinte ainsi, le livre serré contre sa poitrine nue. Quand elle vit le résultat, à la fin de la séance, elle eut envie de pleurer sans savoir pourquoi.


Un autre soir, elle écrivit : « Pourquoi avez-vous accepté de prendre un modèle après si longtemps ? »


Il ne répondit jamais à celle-là. Mais le lendemain, il évita son regard plus que d'habitude, et la séance fut tendue, presque douloureuse, comme s'il en voulait à quelqu'un. À elle, peut-être. À lui-même, sûrement.


Une autre fois, elle posa la question, par écrit, qu'elle n'avait pas osé poser : « Pourquoi moi ? »


Cette nuit-là, après deux heures de pose, il s'arrêta brusquement de peindre. Il vint vers elle. Il s'assit sur le bord de l'estrade, à un mètre d'elle. Il ne la regardait pas. Il regardait ses propres mains, tachées de bleu et de blanc.


Because, dit-il enfin, lentement, comme s'il pesait chaque mot anglais, you do not… ask me to speak.


Lena sentit sa gorge se nouer.


Elle se redressa légèrement. Elle aurait voulu lui répondre. Lui dire moi non plus je ne peux pas parler, c'est pour ça que je comprends, c'est pour ça que je suis là, c'est pour ça que toi et moi… Mais elle ne pouvait pas. Et le carnet était trop loin.


Alors elle fit quelque chose qu'elle n'avait pas prévu.


Elle tendit la main vers lui.


Pas pour le toucher. Pas tout à fait. Sa main resta suspendue entre eux, paume vers le haut, ouverte, offerte. Une invitation muette.


Elias regarda cette main. Longtemps.


Puis il leva la sienne. Lentement. Et il la posa, à plat, sur celle de Lena.


Sa paume était chaude, calleuse, parcourue de traces de peinture qui n'étaient plus parties depuis longtemps. Elle pouvait sentir la pulsation de son sang sous la peau. Le sien battait si fort qu'elle craignit qu'il ne l'entendît.


Ils restèrent ainsi.


Une minute, peut-être deux.


Ni l'un ni l'autre ne bougea.


Et puis — c'est lui qui le fit — il referma ses doigts sur les siens. Doucement. Et il les serra.


Lena ferma les yeux.


Quand elle les rouvrit, il s'était déjà relevé. Il était retourné à son chevalet. Mais sa main à elle restait tendue dans le vide, et sa paume gardait encore la chaleur de la sienne, comme une empreinte.


Ce soir-là, il ne peignit plus. Il rangea ses pinceaux. Il lui dit : « You can go home. » Et sa voix tremblait, à peine, mais elle tremblait.


Lena s'habilla. Sortit.


Et dans le métro qui la ramenait chez elle, à trois heures du matin, elle ouvrit son carnet noir. Sur une page blanche, elle écrivit, à l'encre violette, ces mots qu'elle ne montrerait jamais :


« Je crois que je suis en train de tomber amoureuse d'un homme qui ne sait pas que je l'aime, parce que je ne peux pas le lui dire et qu'il ne pourrait pas me l'entendre dire. »


Elle referma le carnet. Elle posa son front contre la vitre.


Paris défilait, gris et tendre.




Chapitre 4


La Femme au Manteau Rouge


Le neuvième soir, il y avait quelqu'un dans l'atelier.

Lena monta les six étages comme d'habitude. Elle frappa. Elle attendit. Mais cette fois, ce ne fut pas Elias qui ouvrit la porte.


Ce fut une femme.


Grande. Mince. Une trentaine d'années, peut-être un peu plus. Des cheveux noirs coupés courts, un rouge à lèvres rouge sang, et un long manteau rouge qu'elle n'avait pas pris la peine d'ôter. Elle tenait un verre de vin à la main.


Elle dévisagea Lena de haut en bas, sans bienveillance.


— Ah, dit-elle en français, d'une voix amusée, légèrement éraillée. C'est toi, le modèle.


Lena hocha la tête, le ventre serré.


— Elias est en bas, dit la femme. Il est descendu acheter du vin. Entre.


Elle s'écarta. Lena entra.


L'atelier était transformé. Une musique jouait — du jazz, une trompette mélancolique, peut-être Chet Baker — et il y avait deux verres sur la table, une bouteille à moitié vide, des cendres dans la coupelle en porcelaine. La femme au manteau rouge se laissa tomber sur la chaise longue en velours bleu, sa chaise longue, et croisa les jambes.


— Je suis Camille, dit-elle. Une vieille amie d'Elias. Très vieille amie.


Lena resta debout, près du paravent, les bras le long du corps.


Camille la regarda boire, puis sourit, d'un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.


— Tu sais qu'il ne parle à personne, lui ? Sauf à moi. Et maintenant, apparemment, à toi. Elle pencha la tête sur le côté. Enfin, à toi, c'est vite dit. On m'a raconté que tu étais muette. C'est vrai ?


Lena soutint son regard. Elle ne hocha pas la tête. Elle ne fit rien.


— Ça l'arrange, ça, continua Camille en faisant tourner le vin dans son verre. Un modèle qui ne pose pas de questions. Qui ne demande pas comment il va. Qui ne… Elle s'interrompit, comme si elle en avait trop dit. Enfin. Il avait besoin de quelqu'un comme toi.


À ce moment-là, la porte de l'atelier s'ouvrit.


Elias entra, une bouteille de vin à la main, les cheveux mouillés de pluie. Il s'arrêta net en voyant Lena debout, immobile, près du paravent. Son regard alla d'elle à Camille. Quelque chose se ferma dans son visage.


— Camille, dit-il en français, d'une voix basse, contenue. Tu devais partir.


— Je voulais juste rencontrer ta nouvelle muse, répondit-elle en se levant. Elle est jolie. Très jolie. Elle s'approcha de lui, posa une main sur le revers de sa veste. Tu n'avais pas peint depuis quatre ans, Elias. Quatre ans. Et là, soudain… elle.


Elias prit doucement sa main et la repoussa.


— Va-t'en, Camille.


Camille le regarda. Quelque chose passa dans ses yeux — du chagrin, peut-être, ou de la colère, ou les deux. Puis elle eut un petit rire sec.


— D'accord. Elle attrapa son sac. D'accord. Mais Elias… Elle le regarda. Tu sais comme moi ce qui se passera. Tu sais toujours ce qui se passera.


Et elle partit.


La porte claqua.


Le silence retomba sur l'atelier comme une couverture épaisse. La trompette de Chet Baker continuait de gémir doucement dans le tourne-disque.


Elias ne bougeait pas. Il regardait le sol. Sa mâchoire crispée.


Lena, elle, n'avait pas dit un mot. N'avait rien pu dire. Elle se tenait là, son sac contre elle, et elle attendait. Quoi, elle ne savait pas.


Elias releva enfin les yeux. Il croisa son regard.


— I'm sorry, dit-il. She should not be here. She… came without warning.


Lena hocha la tête. Lentement.


Il fit un pas vers elle. Hésita.


— She is… an old friend. Nothing more. Now.


Lena hocha encore la tête. Mais quelque chose en elle s'était serré — bêtement, douloureusement — et elle n'arriva pas à le défaire.


Elias le vit. Bien sûr qu'il le vit. Il vit ses mains qui serraient son sac un peu trop fort, il vit la couleur qui était partie de ses joues, il vit ce qu'elle ne pouvait pas dire.


Il fit encore un pas.


— Lena…


Elle leva les yeux vers lui.


Et il s'arrêta. Comme s'il avait peur. Comme s'il ne savait pas ce qu'il allait faire si elle continuait à le regarder ainsi.


— Do you want to leave ? demanda-t-il doucement. Tonight ? You can.


Lena secoua la tête.


Non. Elle ne voulait pas partir.


Elle alla derrière le paravent. Elle se déshabilla, lentement, et quand elle ressortit, drapée dans la soie noire, elle vit qu'il avait éteint la musique, qu'il avait rangé les verres, qu'il avait essuyé la coupelle des cendres.


Comme s'il effaçait Camille.


Comme s'il effaçait tout.


Elle monta sur l'estrade. La soie tomba. Elle s'allongea.


Et cette fois, quand il s'approcha pour corriger sa position, ses doigts effleurèrent sa peau pour la première fois — l'arrondi de son épaule, à peine, le temps d'un battement de cœur — et il s'arrêta net, comme brûlé.


Il recula.

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