Le Silence du Studio
- 30 mai
- 17 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 juin

Chapitre 1
L'accord imparfait
Le studio Bellecour dormait au cinquième étage d'un immeuble haussmannien, derrière une porte que personne ne remarquait jamais. Il fallait franchir une cour pavée, monter un escalier dont les marches gémissaient sous le poids des années, puis pousser une lourde porte capitonnée qui happait tous les bruits du monde. À l'intérieur, le temps n'existait plus de la même manière. Il s'étirait, se contractait, se laissait modeler par les notes qu'on y déposait.
Ce mardi de novembre, à dix-neuf heures précises, Adrien Voss y entra le premier. Il portait une mallette de cuir patiné qu'il déposait toujours au même endroit, sur le tabouret de bois à gauche du Steinway. Il retira son manteau, le suspendit, puis demeura un instant immobile au centre de la pièce, à écouter. C'était son rituel. Écouter le silence d'un lieu avant d'y travailler. Comprendre comment l'air circulait, comment les boiseries respiraient, comment les rideaux lourds absorbaient certaines fréquences et en laissaient passer d'autres.
Le Steinway l'attendait, sa laque noire reflétant la lumière chaude des deux lampes d'appoint qu'il préférait aux néons crus du plafond. Adrien éteignait toujours le plafonnier dès qu'il entrait. Il prétendait, à ceux qui lui demandaient, que la lumière jaune lui permettait de mieux entendre. Personne ne le croyait jamais, mais c'était pourtant la vérité. Quand ses yeux se reposaient, ses oreilles s'éveillaient.
Il avait passé les quarante dernières minutes à régler les unissons de la partie médiane lorsque la porte s'ouvrit.
Elle entra sans le voir d'abord. Clara Novak avait cette manière particulière de pénétrer dans un studio comme on entrerait dans une chapelle : avec une révérence muette, le regard tourné vers l'instrument avant tout, comme si elle saluait un être vivant. Elle déposa son sac, ôta son écharpe de laine grise, et ce n'est qu'en relevant la tête qu'elle l'aperçut, penché au-dessus du piano ouvert, une clé d'accordeur entre les doigts.
— Pardon, dit-elle doucement. On m'avait dit dix-neuf heures trente. Je peux revenir.
Adrien releva les yeux. Il avait croisé son visage une ou deux fois dans des programmes de concert, sur l'affiche d'un récital salle Cortot l'an dernier. Mais en chair et en os, sous la lumière tamisée du studio, elle semblait à la fois plus jeune et plus grave. Ses cheveux châtains étaient relevés en un chignon rapide, quelques mèches échappées venaient lui caresser la nuque. Elle avait des yeux d'une couleur indécise, quelque part entre le vert et le gris.
— Restez, répondit-il simplement. Je travaille en silence. Vous ne me dérangerez pas.
— Vous êtes sûr ?
Il hocha la tête. Elle hésita un instant, puis sourit légèrement, d'un sourire qui n'engageait que la moitié de sa bouche, comme si elle voulait s'excuser d'être là. Elle s'assit sur le banc, à un mètre cinquante de lui, et ouvrit une partition qu'elle ne regarda pas. Elle posa les mains sur ses genoux, ferma les yeux, et respira.
Adrien retourna à ses cordes. Il accorda le la du quatrième octave une demi-fois. Il sentit, sans la voir, qu'elle écoutait.
— Cette note était fausse, murmura-t-elle après quelques secondes. De très peu. Mais elle me gênait depuis lundi.
Il ne répondit pas tout de suite. Il était rare qu'on remarque ces choses. Rarissime qu'on les nomme.
— Trois cents, dit-il enfin.
— Pardon ?
— Trois cents. C'était la troisième corde qui avait glissé. Pas tout l'unisson. Une seule.
Elle le regarda alors vraiment, pour la première fois. Et quelque chose passa, qu'aucun des deux n'aurait su décrire — une reconnaissance silencieuse, le genre de chose qu'on éprouve en croisant quelqu'un qui parle votre langue dans un pays où vous étiez certain d'être seul.
Chapitre 2
Le silence entre les touches
Pendant trois semaines, ils ne se dirent presque rien.
Elle arrivait à dix-neuf heures trente. Il était toujours là. Elle déposait son manteau au même crochet, lui adressait un signe de tête, et s'installait au piano. Il continuait son travail dans la pièce, parfois penché sur le clavier, parfois debout devant le cadre ouvert à manipuler des marteaux qu'il faisait glisser entre ses doigts comme un pianiste effleurerait les touches. Quand elle commençait à jouer, il s'écartait, allait s'asseoir près de la fenêtre, et écoutait.
Il ne le faisait pas exprès. C'était plus fort que lui. Il avait fini par comprendre, au bout de la première semaine, qu'il était incapable de continuer son travail tant qu'elle jouait. Non parce qu'elle le dérangeait — au contraire. Mais parce que chaque fois qu'elle attaquait une phrase, il oubliait sa clé, ses feutres, sa pince à étouffer. Il restait suspendu.
Elle travaillait Brahms. Le deuxième concerto, qu'elle devait jouer en janvier à la Philharmonie. C'était un monument, un mur de notes que la plupart des pianistes attaquaient frontalement, comme on défonce une porte. Elle, non. Elle entrait dedans par les côtés. Elle cherchait les chambres dérobées, les couloirs intérieurs, les passages secrets que Brahms y avait cachés sous des couches d'ornementation.
Un soir, elle s'arrêta au milieu d'une mesure. Ses mains restèrent en suspension au-dessus du clavier, comme si elles cherchaient une note qui n'existait pas.
— Vous entendez ? demanda-t-elle sans se retourner.
Adrien, qui pensait être discret, sursauta intérieurement. Il avait cru qu'elle l'avait oublié.
— J'entends.
— Le fa dièse. Quand je le frappe forte, il a une attaque trop sèche. Comme s'il rebondissait.
Il s'approcha sans bruit. Elle se décala légèrement sur le banc, juste assez pour qu'il puisse atteindre le clavier. Il frappa la note. Une fois. Deux fois. À différentes intensités. Il l'écouta avec une concentration qui creusait deux petites rides verticales entre ses sourcils.
— Le marteau est durci, dit-il finalement. Le feutre a perdu de sa souplesse. Il faut que je le pique.
— Maintenant ?
— Non. Demain, à la lumière du jour. Je vois mieux. Mais pour ce soir, vous pouvez le jouer un peu plus en arrière, sur le clavier. Vous aurez moins d'attaque.
Elle hocha la tête. Pendant cet échange, il n'avait pas une seule fois regardé son visage. Il avait regardé ses mains, le clavier, la table d'harmonie. Et pourtant, lorsqu'il s'éloigna et qu'elle reposa les doigts sur les touches, elle eut l'étrange sensation qu'il l'avait vue. Plus précisément que personne, peut-être, ne l'avait vue.
Elle reprit Brahms. Elle joua le fa dièse plus en arrière. Il sonna juste. Et derrière elle, dans la pénombre du studio, Adrien ferma les yeux et écouta cette petite victoire qui n'appartenait qu'à eux deux.
Chapitre 3
La pluie sur la table d'harmonie
Décembre arriva avec ses pluies obstinées. Paris se rétractait dans ses cols relevés, et le studio Bellecour devenait, à la nuit tombée, l'une des rares îles encore tièdes de la ville. Ce soir-là, Clara arriva en retard. Vingt minutes. Trempée. Elle s'excusa à voix basse en franchissant le seuil, déposa son manteau qui dégoulinait, fit glisser ses cheveux en arrière d'un geste fatigué. Adrien lui tendit, sans un mot, la serviette qu'il gardait toujours dans sa mallette pour essuyer les coulures d'huile sur le cadre.
— Merci, souffla-t-elle.
Elle s'assit au piano sans même se sécher. Posa les mains. Et commença Schumann. Pas Brahms, ce soir. Schumann. Kreisleriana. La cinquième pièce, celle qui ressemble à un cri étouffé.
Adrien comprit immédiatement qu'il s'était passé quelque chose.
Il s'écarta, comme d'habitude. Il alla s'asseoir près de la fenêtre, comme d'habitude. Mais cette fois, il ne ferma pas les yeux. Il la regarda. De profil, dans la lumière dorée de la lampe, ses cils baissés, ses épaules légèrement courbées comme sous un poids invisible. Elle jouait avec une violence contenue qu'il ne lui avait jamais entendue. Pas une fausse note. Pas une approximation. Mais quelque chose, dans la manière dont elle attaquait certaines basses, qui sonnait comme une protestation.
Quand elle termina, elle resta longtemps les mains posées sur le clavier, sans relever la tête. Il entendit le souffle court. Il vit, ou crut voir, une larme.
Il se leva. Il fit deux pas vers le piano. Puis s'arrêta. Il n'était pas l'homme qu'on aurait choisi pour ce genre de moments. Il ne savait pas. Il ne saurait jamais consoler quelqu'un dans les règles. Mais il connaissait les pianos, les sons, il connaissait — sans bien savoir pourquoi — les silences.
Il finit par dire, d'une voix très basse :
— Il y a un thermos de thé dans ma mallette. Si vous voulez.
Elle leva les yeux. Ils étaient brillants, mais elle ne pleurait pas. Pas vraiment.
— Vous apportez du thé ?
— Toujours. Travailler en hiver, dans un studio froid, sans rien à boire, ce serait absurde.
Quelque chose, dans sa voix, désamorça quelque chose en elle. Elle rit. Un petit rire surpris, presque enroué.
— Vous êtes une personne très étrange, monsieur Voss.
— On me le dit.
Il alla chercher le thermos. Il versa deux tasses, dans deux petites tasses en céramique blanche qu'il sortit de la même mallette, et qui révélaient toute l'organisation maniaque de cet homme qui prévoyait, manifestement, qu'un jour quelqu'un aurait besoin d'une tasse. Il lui en tendit une. Leurs doigts ne se touchèrent pas. Mais le métal chaud du thermos passa de l'un à l'autre par l'intermédiaire de la porcelaine, et c'était presque pareil.
Ils burent en silence, debout chacun d'un côté du piano. Elle, appuyée contre le banc. Lui, contre le mur. Entre eux, le grand corps noir du Steinway, comme une bête couchée qui les écoutait respirer.
— Mon professeur, finit-elle par dire. À Vienne. Il est mort dimanche.
Adrien ne répondit pas. Il n'essaya pas de dire ces phrases qu'on dit dans ces cas-là et qui ne servent à rien. Il inclina légèrement la tête. Il but une gorgée de thé. Il laissa son silence valoir comme une présence.
— Il m'avait demandé de jouer le Brahms pour lui. À Vienne. En février. Je n'y arriverai jamais.
— Vous y arriverez.
Elle releva les yeux, surprise par la fermeté tranquille de cette voix.
— Comment vous le savez ?
— Parce que je vous entends jouer depuis trois semaines. Et que je ne me trompe pas, sur ces choses-là.
Elle le regarda longtemps. Lui ne détourna pas les yeux. Il y avait, dans la pièce, un silence si dense qu'on entendait la pluie tomber dans la cour, cinq étages plus bas.
Elle reposa sa tasse. Retourna au piano. Et joua Brahms.
Cette fois, il ne s'écarta pas. Il resta à un mètre d'elle, debout, immobile, sa tasse de thé refroidissant entre ses mains, et il écouta toute la pièce comme on écoute la confession de quelqu'un qu'on commence à aimer sans encore le savoir.
Chapitre 4
Le bois se souvient
Une semaine plus tard, il lui parla des arbres.
Elle avait fini sa séance de répétition à vingt-trois heures. Elle aurait dû partir. Mais elle s'attardait, à présent, presque tous les soirs. Elle restait pendant qu'il rangeait ses outils, qu'il refermait le cadre, qu'il essuyait la laque avec une peau de chamois douce. Elle observait. Elle posait, parfois, une question.
Ce soir-là, elle lui demanda :
— Pourquoi vous faites ça ?
Il ne releva pas la tête tout de suite. Il rangeait ses feutres dans des compartiments dont elle ne soupçonnait même pas l'existence.
— Faire quoi ?
— Accordeur. Pourquoi vous avez choisi ça plutôt qu'autre chose.
Il s'interrompit. Posa lentement sa boîte. Et la regarda pour la première fois depuis qu'elle était entrée ce soir.
— Vous voulez vraiment savoir ?
— Oui.
Il s'assit sur le tabouret bas, près du piano. Il croisa les mains sur ses genoux. Elle remarqua, comme pour la première fois, qu'il avait des mains de pianiste sans en être un. Longues, fines, étrangement calmes, comme si elles avaient déjà tout fait et n'avaient plus besoin de s'agiter.
— Mon grand-père était luthier, dit-il. Pas pianos. Violons, altos, violoncelles. À Mirecourt. Il m'emmenait dans son atelier, le samedi. Et il me faisait sentir le bois. Il disait : Le bois se souvient. Si tu sais l'écouter, il te raconte toute son histoire. L'arbre qu'il a été. La forêt où il a poussé. Les hivers qu'il a traversés. C'est pour ça qu'un instrument bien construit vieillit mieux qu'un humain. Parce qu'il continue d'apprendre.
Clara, sans s'en rendre compte, retenait sa respiration.
— Je n'avais pas l'oreille pour faire des violons. Trop précis. Trop visuel. Mais les pianos, c'est différent. C'est mécanique. C'est de l'ingénierie. Et pourtant, à l'intérieur, il y a une table d'harmonie qui est essentiellement un grand corps de bois. Et ce bois-là aussi, il se souvient.
Il marqua un temps. Releva les yeux vers elle.
— Quand vous jouez ce Steinway, vous jouez aussi sur un épicéa qui a poussé pendant deux cents ans dans une vallée du Tyrol. Vous le saviez ?
Elle secoua la tête. Lentement.
— Non.
— Eh bien voilà. Vous le savez maintenant.
Il y eut un long silence. Elle sentit, sans pouvoir l'expliquer, qu'il lui avait donné quelque chose. Pas une information. Quelque chose d'autre.
— Merci, murmura-t-elle.
— De quoi ?
— De me l'avoir dit. À moi.
Il détourna les yeux. Il y avait, dans la manière dont il rangeait à nouveau ses outils, une raideur nouvelle, presque adolescente. Comme s'il venait de s'apercevoir qu'il avait parlé trop longtemps.
Elle, de son côté, se leva. Elle alla chercher son manteau. Mais avant de partir, elle s'arrêta devant le piano. Elle posa une main, à plat, sur la laque noire. Et elle resta ainsi quelques secondes, comme on saluerait un ami avant la nuit.
— Bonne nuit, Adrien.
C'était la première fois qu'elle prononçait son prénom. Il l'entendit comme une note qui se loge exactement à sa place.
— Bonne nuit, Clara.
Vous souhaitez en lire plus ?
Abonnez-vous à leboudoirxox.com pour continuer à lire ce post exclusif.


