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La Chambre 312

  • 27 mai
  • 21 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin


La Chambre 312


Chapitre 1


Le hall des malentendus


Lyon noyait ses quais sous une pluie fine, presque indécise, le genre d'averse qui hésite entre tomber et s'évaporer. À travers les portes vitrées de l'Hôtel Métropole, Léa Fontaine secoua son trench beige d'un geste agacé, puis lissa une mèche brune qui s'obstinait à lui barrer le front. Le congrès international d'architecture durable s'achevait à peine, et elle avait couru les trois cents derniers mètres entre la salle de conférence et l'hôtel, une pochette en cuir serrée contre la poitrine comme on protège un secret.


Le hall sentait le bois ciré et les fleurs blanches. Des voyageurs traînaient leurs valises sur le marbre, les voix s'enroulant en murmures feutrés autour des fauteuils profonds. Léa s'avança vers la réception, le sourire prêt, son passeport déjà à la main.


— Bonsoir. Léa Fontaine. J'ai une réservation pour la chambre 312.


La jeune femme derrière le comptoir, parfaitement coiffée, parfaitement polie, parfaitement embarrassée, leva les yeux de son écran.


— Mademoiselle Fontaine, oui. Je vois bien votre nom. C'est-à-dire que…


Elle pianota encore, fronça les sourcils, releva la tête. Et c'est à ce moment précis qu'une voix d'homme, basse, légèrement contrariée, se posa juste derrière l'épaule de Léa.


— Bonsoir. DeVal, Laurent. Chambre 312.


Léa se retourna. L'homme était grand. Trop grand, presque, pour la fragilité polie du hall. Costume gris ardoise, cravate desserrée d'un seul cran, mâchoire ferme, regard d'un bleu si sombre qu'il paraissait noir sous la lumière dorée des lustres. Il ne la regarda pas tout de suite. Il regardait la réceptionniste, et il y avait dans la façon dont il tenait les épaules quelque chose de tendu, de retenu, comme un homme qui sait déjà qu'il va devoir maîtriser sa colère.


— Pardon, dit Léa, mi-amusée, mi-perplexe. Je crois qu'il y a un malentendu. La 312, c'est moi.


Il tourna alors la tête vers elle. Une seconde, pas plus. Un regard rapide, professionnel, qui la jaugea de haut en bas sans s'attarder — et pourtant Léa sentit ses joues chauffer, comme si ce simple coup d'œil avait su voir la pluie sur son col, la mèche rebelle, et l'écharpe de coton qu'elle avait nouée en hâte ce matin.


— Je crains que non, répondit-il calmement. La 312, c'est moi.


Sa voix avait la texture d'un velours sombre. Léa sentit quelque chose se hérisser doucement à l'intérieur d'elle — moitié orgueil, moitié curiosité.


La réceptionniste joignit les mains, prit cet air ultra-professionnel qu'on adopte uniquement quand on s'apprête à annoncer une catastrophe.


— Monsieur DeVal, Mademoiselle Fontaine… Je suis absolument navrée. Notre système a effectivement enregistré vos deux réservations sur la même chambre. C'est une erreur de notre côté. Habituellement nous vous proposerions immédiatement une autre chambre, mais avec le congrès et le festival de la gastronomie qui se tient ce week-end, l'hôtel affiche complet. Toute la ville, en fait. J'ai déjà reçu trois appels de confrères qui cherchent à recaser des clients.


Un silence tomba. Long. Lourd. Léa cligna des yeux.


— Pardon, vous voulez dire qu'il n'y a aucune autre chambre ? Dans tout l'hôtel ?


— Aucune, mademoiselle. Et la 312 est une chambre supérieure, avec un grand lit, oui, mais aussi un canapé convertible. Nous pouvons faire dresser le canapé en couchage, fournir un nécessaire complet, et bien entendu nous vous offrirons les nuits, et un dédommagement…


— Hors de question, coupa Laurent.


Sa voix n'avait pas monté d'un demi-ton. Elle avait simplement claqué, sèche, définitive.


Léa se tourna vers lui, les sourcils levés.


— Hors de question quoi, exactement ?


Il pivota légèrement vers elle. Maintenant qu'elle le regardait en face, Léa pouvait voir la fatigue sous ses yeux, une fatigue ancienne, sédimentée, que la lumière du hall ne pardonnait pas. Il devait avoir trente-cinq, trente-six ans. Beau d'une façon presque dérangeante, parce que rien chez lui n'avait l'air de chercher à plaire.


— Je n'ai pas l'habitude de partager mes chambres d'hôtel avec des inconnues, dit-il, plus bas. Sans vouloir vous offenser.


— Oh, mais vous m'offensez très bien quand même, répondit-elle aussitôt, avec un demi-sourire. Il cligna des yeux. Une seconde de flottement. Léa devina qu'il n'avait pas l'habitude qu'on lui réponde du tac au tac.


— Écoutez, reprit-elle, je n'ai pas non plus l'habitude de partager mes chambres avec des inconnus. Surtout des inconnus qui prennent ce ton avec moi. Mais il est presque vingt-deux heures, je viens de marcher trois heures sous la pluie, je dois présenter mes plans demain matin à neuf heures, et apparemment ni vous ni moi n'avons d'autre option. Donc… on respire, et on essaie de réfléchir comme des adultes ?


Elle sourit, à peine. Pas un sourire de provocation. Un sourire qui disait simplement je suis fatiguée aussi, soyons des gens bien.


Laurent la fixa une longue seconde. Et quelque chose, brièvement, vacilla dans son regard sombre. Un éclat plus doux. Aussitôt repris.


Il se passa la main sur la nuque, ferma les yeux un instant.


— Très bien, dit-il. Une nuit.


— Une nuit, confirma Léa.


La réceptionniste retint un soupir de soulagement et leur tendit deux clés magnétiques avec un empressement coupable.


— Chambre 312, troisième étage. Encore toutes mes excuses. Le room service est à votre disposition. Et la maison se chargera bien sûr de votre note.


Laurent s'empara de sa clé d'un mouvement net. Léa prit la sienne en la faisant tourner entre ses doigts, comme si elle pouvait, juste en l'observant, prévoir ce qui allait se passer ensuite.


L'ascenseur les attendait, portes ouvertes, miroir au fond, lumière dorée. Ils y entrèrent. Et les portes se refermèrent sur eux dans un soupir.



Chapitre 2


Le seuil


Trois étages, ce n'est rien. Trois étages, dans un ascenseur silencieux, avec un inconnu qui sera votre voisin de lit pour la nuit, ça devient un siècle.


Léa fixait l'affichage lumineux des étages. Laurent fixait le sol. Et dans le miroir du fond, leurs deux silhouettes s'observaient elles-mêmes, comme deux figures de cire que personne n'avait osé déplacer.


Il sentait bon. C'est la première chose stupide que Léa nota, et elle s'en voulut immédiatement. Une eau de toilette discrète, boisée, sèche, avec une pointe d'agrume qui avait survécu à sa journée. Elle, elle devait sentir la pluie, le café froid et un peu de stress mal masqué. Génial.


— Vous êtes architecte ? demanda-t-il soudain.


Elle sursauta presque.


— Pardon ?


— Votre badge. (Il fit un signe vers la pochette en cuir qu'elle serrait toujours.) J'ai vu votre nom passer ce matin dans le programme. Atelier sur les façades vivantes.


— Ah. Oui. Léa Fontaine, architecte. Je travaille à Paris.


— Hm.


Et c'est tout. Hm. Comme s'il rangeait l'information dans un tiroir.


Léa pinça les lèvres, à demi amusée.


— Et vous ?


— Finance. Investissements dans l'immobilier durable. C'est pour cela que j'étais au congrès.


— D'où le costume parfait au milieu d'un océan de gens habillés en lin froissé, dit-elle.


Il tourna la tête vers elle. Et là, , pour la première fois, il sourit. À peine. Le coin de la bouche. Un sourire qui ne s'autorisait pas à exister complètement. Mais c'était un sourire.


— Vous remarquez beaucoup de choses, dit-il.


— C'est mon métier de regarder.


Le ding de l'ascenseur les sépara. Troisième étage.


Le couloir était long, moquette épaisse, lumière tamisée couleur miel. Les numéros défilaient. 308. 310. 312. Laurent passa la clé devant le lecteur. Petit bip vert. Il poussa la porte, et s'écarta pour la laisser entrer la première. Le geste fut si naturel qu'elle faillit ne pas le voir.


La chambre était spacieuse, élégante, contemporaine. Murs gris perle, parquet sombre, grand lit double habillé d'un linge blanc impeccable, un canapé en velours bleu nuit le long du mur opposé, et au fond, une baie vitrée qui ouvrait sur les toits de Lyon et la Saône en contrebas, où les lumières des quais tremblotaient sous la pluie. Une lampe de chevet diffusait une lumière chaude. La pièce sentait le cèdre, le coton propre, et un peu de cire.


Léa s'arrêta sur le seuil. Et elle prit conscience, brutalement, de ce qu'elle s'apprêtait à faire. Dormir. . À deux mètres d'un homme qu'elle ne connaissait pas il y avait dix minutes.


— Bon, dit-elle, avec un rire un peu nerveux. Voilà.


— Voilà, répéta-t-il.


Il posa son attaché-case près du bureau, sans bruit, comme s'il craignait de réveiller quelque chose dans la pièce.


— On… on devrait peut-être poser des règles, suggéra Léa.


Laurent leva un sourcil.


— Des règles.


— Oui, vous savez. Genre : je prends la salle de bain en premier, vous, vous prenez le canapé, ou l'inverse, on tire à pile ou face, on ne se promène pas en serviette, ce genre de choses très civilisées. Il la regarda, et cette fois-ci il y eut presque, presque, un vrai sourire.


— Vous parlez beaucoup quand vous êtes mal à l'aise, observa-t-il doucement.


Elle sentit ses joues rougir d'un coup.


— Et vous, vous ne parlez pas du tout. C'est encore pire.


Il inclina légèrement la tête, comme pour concéder le point.


— D'accord, dit-il. Allez-y la première dans la salle de bain. Je prends le canapé.


— Vous êtes sûr ? Vous êtes plus grand. Le canapé a l'air…


— Je dors mal de toute façon, coupa-t-il. Ça n'a aucune importance.


Il avait dit ça simplement. Sans plainte. Comme une donnée météo. Je dors mal de toute façon. Et Léa sentit, contre toute attente, quelque chose se serrer doucement dans sa poitrine.


Elle hocha la tête, prit son sac, et fila dans la salle de bain. La porte se referma derrière elle avec un clic qui résonna trop fort dans le silence.



Chapitre 3


Une frontière de tissu


Dans la salle de bain, Léa s'appuya une seconde contre la porte. Elle ferma les yeux. Léa, sérieusement, respire. C'est une nuit. Tu vas dormir. Tu ne vas pas refaire ta vie.


Elle se brossa les dents lentement, observa son reflet — joues encore roses, regard trop vif, cheveux trop emmêlés. Elle hésita longtemps devant son pyjama. Elle avait pris un short en coton et un débardeur. Évidemment. Pourquoi aurait-elle prévu un pyjama monastique pour une chambre d'hôtel où elle aurait été seule ?


Elle enfila finalement un peignoir blanc fourni par l'hôtel, par-dessus. Solide. Civilisé. Une frontière de tissu.


Quand elle ressortit, Laurent était debout devant la fenêtre. Il avait retiré sa veste, desserré complètement sa cravate, retroussé les manches de sa chemise jusqu'aux avant-bras. Et c'est là, dans cette pose-là, dans cette lumière-là, qu'il était le plus déstabilisant. Les avant-bras d'un homme, c'est un détail. C'est rien. Et pourtant.


Il se retourna vers elle.


— C'est à vous, dit-elle, un peu vite.


Il acquiesça, prit une trousse de toilette discrète dans sa valise, et passa devant elle. À cet instant, comme il fallait s'y attendre dans une chambre où deux personnes essaient maladroitement de ne pas exister en même temps, leurs épaules se frôlèrent. À peine. Le tissu de sa chemise contre la manche éponge du peignoir. Rien. Et pourtant Léa sentit ce rien lui descendre tout le long du bras.


Il ne dit rien. Il continua, doucement, vers la salle de bain.


Quand la porte se referma sur lui, Léa expira longuement, comme si elle avait retenu son souffle depuis une heure.


Elle s'assit sur le bord du lit. Pas dans le lit. Sur le bord. Comme une invitée polie. Puis elle se releva, ridicule d'elle-même, et alla vers la fenêtre. Lyon scintillait. La Saône glissait dans le noir, et l'on voyait, plus loin, la silhouette éclairée de la cathédrale Saint-Jean accrochée à la colline. Quelque part en bas, une trompette jouait en sourdine — sûrement un café tardif. La pluie avait cessé. Le monde brillait.


La porte de la salle de bain s'ouvrit.


Laurent en sortit, et Léa, à la fenêtre, eut le réflexe de ne pas se retourner tout de suite. Elle l'entendit bouger derrière elle, ranger quelque chose, soupirer doucement, déplier une couverture sur le canapé. Quand elle se tourna enfin, il portait un t-shirt gris simple, un pantalon de pyjama sombre. Il n'avait pas l'air d'un homme en pyjama. Il avait l'air d'un homme qui, exceptionnellement, avait baissé la garde de quelques millimètres.


— C'est… une belle ville, dit-elle, parce qu'elle ne savait pas quoi dire d'autre.


— Oui, répondit-il.


Il vint près d'elle, à la fenêtre, mais en gardant un mètre. Mille kilomètres. Un mètre. Il regarda la ville lui aussi.


— J'y suis né, dit-il après un silence.


— À Lyon ?


— Croix-Rousse. Mes parents avaient une mercerie là-haut. Je n'y suis pas revenu depuis longtemps.


Elle le regarda. Son profil, légèrement éclairé par la lampe de chevet. Quelque chose dans sa mâchoire qui s'était durci en disant ça.


— Vous ne devriez pas, alors ? Pendant que vous êtes là ?


Il sourit, un peu. Mais le sourire ne montait pas dans ses yeux.


— Demain. Peut-être. Je verrai si j'en ai le courage.


Le courage. Le mot tomba comme une pierre dans l'eau. Léa ne posa aucune question. Elle sentit, simplement, qu'on lui avait offert sans le vouloir un fragment de quelque chose, et qu'il ne fallait pas y poser les mains.


— On devrait dormir, dit-elle doucement.


— Oui, répondit-il. On devrait.


Mais ni l'un ni l'autre ne bougea pendant un long moment.



Chapitre 4


Lumière éteinte


Quand enfin Léa se glissa sous les draps, elle resta sur le bord. Le bord absolu. Si elle avait pu, elle aurait dormi en équilibre sur l'arête du matelas. Le grand lit lui parut soudain immense, et ridicule, et pas assez grand à la fois. Elle remonta la couette jusqu'au menton.


Laurent éteignit la lumière principale. Seule la petite lampe du bureau resta allumée, douce, ambrée.

Il s'allongea sur le canapé. Léa l'entendit ajuster la couverture, soupirer presque inaudiblement.


Le silence revint. Plus dense. Plus chargé.


Elle ferma les yeux. Dors. Dors. Dors.


— Vous dormez ? demanda-t-elle au bout de quelques minutes, d'une voix presque chuchotée.


— Non, dit-il, et il y avait une nuance d'amusement dans sa voix.


— Moi non plus.


Un silence.


— Léa, dit-il — et c'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom, et le prénom dans sa bouche eut un effet étrange, comme un objet qu'il aurait poliment posé sur la table entre eux — vous voulez parler de quelque chose en particulier, ou on essaie tous les deux de faire semblant ?


Elle eut un petit rire, malgré elle.


— Je crois que c'est juste… bizarre. Cette situation. Une chambre, un inconnu, la pluie, Lyon. On dirait le début d'un roman.


— Hm. Et ça finit comment, ce roman ?


Elle se figea sous la couette. Son cœur, lui, s'autorisa un battement supplémentaire qu'elle ne lui avait pas demandé.


— Je ne sais pas, dit-elle finalement, très bas. Je ne l'ai pas encore lu.


Il rit. Un vrai rire, cette fois. Bref, étonné, presque coupable. Elle l'entendit se redresser légèrement sur le canapé.


— Vous êtes une drôle de personne, Léa Fontaine.


— On me le dit souvent. C'est rarement un compliment.


— C'en est un, cette fois.


Il y eut un silence, et dans ce silence, Léa sentit s'ouvrir quelque chose. Une porte. Pas grande. Une porte de chambre, justement. Comme la 312.


— Et vous, Laurent ? Vous êtes quel genre de personne ?


Il ne répondit pas tout de suite.


— Une personne fatiguée, dit-il enfin.


— C'est tout ?


— C'est beaucoup.


Elle se tourna sur le côté, vers la silhouette obscure du canapé, là-bas, dans la pénombre. Elle distinguait son profil au plafond lumineux, juste assez pour deviner qu'il regardait fixement le même plafond qu'elle.


— Fatiguée de quoi ?


Il eut un petit souffle. Pas un soupir. Quelque chose entre la résignation et l'envie de répondre.


— De faire semblant que tout est sous contrôle. De diriger des réunions, des équipes, des décisions, des investissements, de rentrer le soir dans un appartement où personne n'attend rien de moi, et de me dire que c'est ma victoire.


Il s'arrêta net. Comme s'il s'était surpris lui-même.


— Pardon, ajouta-t-il, plus bas. Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça.


— Parce qu'il fait nuit, dit-elle doucement. Et que les choses qu'on ne dit jamais à la lumière, on les dit toujours dans le noir.


Long silence.


— Vous avez peut-être raison, dit-il.


Et puis, après un battement :


— Et vous, Léa ? Fatiguée de quoi ?


Elle réfléchit. Elle aurait pu mentir. Elle aurait pu sortir une réplique légère, ramener la conversation à la surface. Quelque chose en elle préféra ne pas le faire.


— De prouver. De prouver tout le temps. Que je suis sérieuse parce que je suis jeune. Que je suis compétente parce que je suis une femme. Que je suis solide parce que… (elle eut un petit rire) parce que je ne le suis pas toujours.


Elle entendit le froissement léger du tissu — il avait bougé.


— Vous avez l'air solide, dit-il.


— C'est une apparence. Comme votre costume.


Il rit doucement.


— Touché.


Léa sourit dans le noir.


Dehors, une cloche d'église, peut-être Saint-Nizier, fit sonner onze coups, longs, graves, qui glissèrent à travers la baie vitrée comme une eau lente.


— Bonne nuit, Léa, dit-il très bas.


— Bonne nuit, Laurent.


Et pourtant aucun des deux ne s'endormit.



Chapitre 5


Le verre d'eau


Vers une heure du matin, Léa entendit Laurent se lever.


Elle ne dormait pas. Elle faisait semblant — admirablement —, mais elle ne dormait pas. Ses yeux étaient ouverts dans le noir et elle suivait, sur le plafond, le rectangle pâle que dessinait la lumière de la rue à travers les voilages.


Il se leva sans bruit. Pieds nus sur le parquet. Il alla vers le minibar, prit une bouteille d'eau, en remplit un verre. Le bruit de l'eau, dans le silence, parut presque indécent de douceur.


Il but. Resta un moment debout, dos à elle, devant la fenêtre. Puis il s'assit dans le fauteuil près de la baie vitrée et posa son visage dans une main.


Léa, dans le lit, retint son souffle.


Il y avait, dans la façon dont il se tenait là, quelque chose qu'elle n'aurait jamais dû voir. Quelque chose qui ne lui appartenait pas. Un homme seul à une heure du matin dans une chambre d'hôtel à Lyon, qui se masse les tempes lentement, comme s'il essayait d'extraire de sa propre tête une pensée trop lourde.


Elle aurait dû faire semblant de dormir. Elle aurait dû fermer les yeux. Elle ne le fit pas.


— Laurent ? murmura-t-elle.


Il sursauta à peine. Il leva la tête vers le lit.


— Pardon, je vous ai réveillée.


— Je ne dormais pas.


Il eut un sourire fatigué, presque pour lui-même.


— Évidemment.


Elle se redressa contre l'oreiller. Le peignoir avait glissé d'une épaule dans son sommeil supposé. Elle le réajusta, et elle vit qu'il avait suivi le geste — une fraction de seconde, pas plus — puis détourné les yeux, comme on détourne les yeux d'une chose qu'on n'a pas le droit de regarder.


— Vous avez mal à la tête ? demanda-t-elle.


— Pas vraiment. Juste… (il chercha le mot) trop de pensées.


— Vous voulez que je m'en aille, que je vous laisse seul ?


Il leva la tête. La regarda. Vraiment.


— Léa, dit-il très doucement, c'est ma chambre aussi. Vous n'avez aucun endroit où aller.


Elle eut un petit rire, gênée.


— C'est vrai. Pardon. C'est… c'est une drôle de soirée.


— Oui.


Elle hésita, puis :


— Vous voulez parler ?


Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda dehors. La Saône, peut-être. Ou la cathédrale. Ou rien.


— Mon père est mort il y a trois semaines, dit-il enfin. À l'hôpital de la Croix-Rousse. À cinq cents mètres de la mercerie où il a passé quarante ans de sa vie. Je ne l'avais pas vu depuis dix-huit mois. Et demain, en sortant d'ici, je dois aller voir ma mère pour la première fois depuis l'enterrement. C'est pour ça que je suis venu à Lyon. Le congrès, c'était une excuse.


Léa ne dit rien pendant un moment. Elle ne dit rien parce qu'elle savait qu'il n'y avait rien à dire qui ne serait pas une bêtise.


Elle repoussa lentement la couette. Elle posa les pieds nus sur le parquet froid. Elle se leva. Elle s'avança vers le fauteuil, lentement, et elle s'assit en tailleur sur le tapis, à un mètre de lui. Pas plus près. Pas plus loin. Une distance qui disait je suis là si vous voulez, je m'en vais si vous préférez.


Il la regarda faire, sans rien dire.


— Je ne vous dirai pas que je suis désolée, dit-elle simplement. Tout le monde vous dit ça. Et ça ne change rien.


Il eut un sourire un peu cassé.


— Merci.


— Vous ne le voyiez plus pour quelle raison ? demanda-t-elle. Si vous voulez en parler.


Il prit une longue inspiration. Il avait l'air de quelqu'un qui n'avait pas dit à voix haute ces phrases depuis très longtemps, peut-être jamais.


— On s'était disputés. Une vieille histoire stupide. Il voulait que je reprenne la mercerie. Moi je voulais Paris, la finance, l'argent, les grandes choses. J'ai gagné. J'ai eu Paris, la finance, l'argent, les grandes choses. Et lui est mort un mardi pendant que j'étais en réunion à Singapour.


Sa voix s'éraille à peine sur le mot mardi. Léa, sur le tapis, posa instinctivement le bout des doigts sur le tissu du fauteuil, près de sa main à lui. Pas sur sa main. Près de sa main. Une présence. Une promesse de présence.


Il baissa les yeux sur ces doigts à quelques centimètres des siens. Il ne les prit pas. Il ne les repoussa pas non plus.


— Vous ne lui avez rien volé, dit-elle doucement. Ce sont vos rêves. C'est votre droit.


— Peut-être. Mais c'était son fils unique.


— Et il l'aimait probablement plus que la mercerie.


Il leva enfin les yeux vers elle. Et dans ses yeux à lui, dans ce bleu sombre qui paraissait noir à la lumière de la lampe basse, il y avait quelque chose qui n'avait sûrement pas été visible par personne depuis longtemps. Quelque chose de très jeune. Très fragile. Très humain.


— Vous êtes étrange, Léa Fontaine, dit-il, presque dans un souffle.


— Vous l'avez déjà dit.


— Je le redis.


Ils se regardèrent. Sans rien faire. Sans rien dire. Juste se regarder, dans le silence d'une chambre d'hôtel à Lyon, avec une cloche lointaine qui sonnait la demie de deux heures, et la Saône qui coulait sans s'occuper d'eux.


— Vous devriez dormir, finit-il par dire.


— Vous aussi.


Elle se releva. Lentement. Elle hésita. Et puis, parce qu'elle ne pouvait pas faire autrement, parce qu'il y a des gestes qui vous prennent sans demander la permission, elle posa une seconde sa main sur l'épaule de Laurent en passant. Une seconde. À travers le coton du t-shirt, elle sentit la chaleur de sa peau, la solidité de son épaule, et le très léger frisson qui le traversa.


Elle retira sa main. Elle retourna vers le lit.


Et quand elle se glissa sous la couette, elle entendit, très bas, presque inaudible, juste sa voix dans le noir :


— Merci.



Chapitre 6


L'aube en filigrane


Elle s'endormit, finalement. Pas longtemps. Mais elle s'endormit.


Quand elle rouvrit les yeux, l'aube commençait à filtrer derrière les voilages, d'un gris bleuté très doux, presque argenté. La lampe de bureau s'était éteinte — Laurent avait dû l'éteindre en passant. Le canapé était vide. Pour une seconde, Léa eut un coup au cœur stupide, il est parti, sans rien dire, et elle s'en voulut immédiatement de ce coup au cœur.


Puis elle entendit le bruit léger de la cafetière. Elle se redressa.


Il se tenait debout près de la petite table du coin salon. Pieds nus encore, t-shirt gris, cheveux légèrement défaits par la nuit. Il préparait deux cafés dans deux mugs blancs. Quand il sentit qu'elle était réveillée, il tourna la tête.


— J'ai supposé que vous en vouliez un, dit-il doucement.


— Vous avez supposé juste.


Il avança vers le lit, lui tendit le mug. Elle se redressa contre l'oreiller et le prit. Leurs doigts se touchèrent autour de la porcelaine chaude. Un demi-frôlement. Et ce demi-frôlement, à six heures du matin dans une chambre d'hôtel, eut quelque chose d'absolument plus dangereux que tout ce qui s'était passé la nuit.


Léa n'osa pas le regarder en face tout de suite. Elle souffla sur le café. Lui s'assit sur le bord du lit, à un mètre d'elle. Pas plus. Pas moins. Un mètre. C'était devenu leur distance officielle.


— Vous avez dormi ? demanda-t-elle.


— Un peu.


— Mieux ?


Il sourit, à demi.


— Mieux.


La lumière du matin entrait maintenant en biais à travers les voilages. Elle dessinait une longue diagonale dorée sur le parquet, qui venait mourir à mi-chemin du lit. Dans cette lumière-là, Laurent avait l'air différent. Plus jeune. Moins rigide. Comme si quelqu'un, pendant la nuit, avait desserré une vis à l'intérieur de lui.


— Vous présentez à neuf heures, dit-il.


— Oui.


— Vos plans. Les façades vivantes.


— C'est ça.


— Vous êtes prête ?


Elle eut un sourire en coin.


— Je le suis depuis trois mois. C'est juste qu'à neuf heures moins dix, je ne le serai plus du tout.

Il rit doucement.


— Vous serez très bien, Léa.


Elle leva les yeux vers lui. Ce vous serez très bien, dit comme ça, par cet homme-là, dans cette chambre-là, à cette heure-là — ce vous serez très bien-là pesait plus lourd que tous les vous serez très bien qu'elle avait entendus dans sa vie.


— Merci, dit-elle simplement.


Il baissa les yeux sur son café.


— Pour cette nuit, ajouta-t-elle plus bas. Pour ce que vous m'avez dit. Je ne le répéterai à personne.


Il releva la tête. La regarda. Et dans ses yeux, il y avait une gratitude tranquille, mais aussi quelque chose d'autre, quelque chose qu'il n'osait pas — ou ne voulait pas — nommer. Ses yeux s'arrêtèrent une seconde sur la bouche de Léa. Une seconde. Pas plus. Et il détourna le regard.


Léa, elle, l'avait senti. Comme on sent la première étincelle d'un orage très lointain. Elle reposa son café sur la table de chevet, très lentement, parce qu'elle ne savait pas ce que ses mains feraient si elles ne tenaient plus rien.


— Laurent, dit-elle.


— Oui ?


— Si on s'était rencontrés ailleurs… vous auriez parlé à une inconnue dans un café, vous ?


Il sembla réfléchir. Honnêtement.


— Non, dit-il. Probablement pas.


— Alors c'est peut-être bien, ce malentendu, dit-elle.


Il sourit. Vraiment. Pleinement, cette fois. Et ce sourire-là, le premier vrai sourire de Laurent DeVal en vingt-quatre heures, changea son visage entier. Il avait l'air, soudain, d'avoir dix ans de moins.


— Peut-être, oui.


Il se leva. Lentement, comme à regret.


— Je vais vous laisser la salle de bain. Vous avez besoin d'être à l'heure.


— Oui.


Mais il ne bougea pas tout de suite. Elle non plus.


Il y eut, à ce moment-là, ce moment qui n'arrive que dans certaines chambres, à certaines aubes, avec certaines personnes — ce moment où deux silences se touchent. Léa sentit son cœur cogner dans sa gorge. Elle aurait pu se lever. Elle aurait pu faire un pas. Elle aurait pu, peut-être, oser quelque chose qu'elle n'aurait jamais osé hier soir.


Elle ne le fit pas.


Lui non plus.


Et c'est précisément cela, peut-être, qui rendit ce moment exact mille fois plus fort qu'un geste.


Il se détourna doucement.


— À tout de suite, dit-il.


— À tout de suite.



Chapitre 7


Ce qu'on ne se dit pas


À huit heures vingt, ils étaient tous les deux prêts.


Lui, costume bleu marine impeccable cette fois, cravate refaite, mais — détail minuscule — le premier bouton de la chemise délicatement non boutonné sous la cravate, comme si une fraction de désinvolture s'était autorisée à exister. Elle, robe portefeuille bleu nuit, cheveux relevés mais avec deux mèches libres autour du visage, pochette en cuir sous le bras, et un éclat dans le regard qu'elle ne se connaissait pas habituellement à huit heures du matin.


Ils se regardèrent au milieu de la chambre.


— Vous êtes superbe, dit-il, presque malgré lui.


Léa sentit un sourire monter dans ses joues. Elle le retint à moitié.


— Vous n'êtes pas mal non plus.


Il rit doucement.


Ils prirent leurs valises. Léa fit le tour de la chambre des yeux, une dernière fois. Le lit défait. Le canapé avec sa couverture pliée. Les deux mugs vides sur la petite table. La lumière dorée d'un matin de mai sur le parquet. Cette chambre 312, qui, dans douze heures, accueillerait deux autres voyageurs, des inconnus qui n'auraient aucune idée de ce qui s'était passé là cette nuit. Rien ne s'était passé. Et pourtant.


— On y va, dit-il doucement.


— On y va.


Ils sortirent. Le couloir parut plus court qu'à l'arrivée. L'ascenseur les ramena vers le bas, vers le monde, vers les autres. Dans le miroir du fond, Léa croisa son propre reflet, et le reflet de Laurent à côté d'elle. Et elle pensa, brièvement, je ne te connaissais pas hier.


Dans le hall, la réceptionniste leur sourit avec un soulagement reconnaissant.


— J'espère que la nuit a été agréable malgré tout.


— Très agréable, dit Léa, trop vite.


Laurent eut un demi-sourire.


— Inattendue, dit-il.


Ils sortirent ensemble sur le trottoir. L'air de Lyon était frais, lavé par la pluie de la veille. Le ciel avait cette couleur très douce, gris perle, du printemps lyonnais quand il décide d'être gentil. Léa serra sa pochette contre elle.


— Bon, dit-elle.


— Bon, répéta-t-il.


Il se tourna vers elle. Et là, sous la marquise de l'hôtel, à quelques mètres du taxi qui attendait Laurent, à quelques pas du bus qui emmènerait Léa au congrès, il y eut le dernier silence. Le plus difficile, peut-être.


Il sortit une carte de visite de sa poche. Elle avait l'air d'avoir été préparée à l'avance. Il la tendit, sans rien dire.


Léa la prit. La regarda. Laurent DeVal. DeVal Capital. Paris. Un numéro de téléphone. Une adresse mail.


Elle leva les yeux vers lui.


— Sans pression, dit-il très doucement. Si jamais. Un café. À Paris. Un jour. Ou pas.


Elle hocha la tête. Elle ne dit rien tout de suite. Parce que sa gorge s'était nouée d'un coup, et elle s'en voulut, enfin Léa, c'est juste une carte de visite, mais en même temps elle savait que ce n'était pas juste une carte de visite. C'était un homme qui, hier soir, n'aurait probablement appelé personne, et qui ce matin tendait son numéro à une jeune femme rencontrée par erreur dans la chambre 312.


— Vous irez voir votre mère, dit-elle. Tout à l'heure ?


— Oui.


— Bien.


Elle hésita. Puis elle sortit elle aussi un stylo de sa pochette, prit la carte qu'il venait de lui tendre, la retourna, et écrivit son propre numéro au dos d'une écriture rapide et nette. Elle la rangea dans sa propre poche.


— Je la garde, dit-elle. Comme ça vous ne pouvez pas changer d'avis.


Il rit. Vraiment.


— Vous êtes très étrange, Léa Fontaine.


— Vous l'avez déjà dit. Deux fois.


— Je le redirai.


Ils se regardèrent encore. Sa main à lui se leva légèrement, à mi-chemin entre eux, comme s'il avait hésité à faire un geste, et finalement il ne fit qu'effleurer une mèche libre près de sa tempe à elle, brièvement, du dos des doigts. Un frôlement de rien du tout. Un frôlement de tout.


— Bon congrès, Léa.


— Bonne journée, Laurent.


Il s'éloigna vers le taxi. Elle resta sur le trottoir, sans bouger. Elle le regarda monter dans la voiture, dire quelque chose au chauffeur, ne pas se retourner — il ne se retournera pas, c'est un homme qui ne se retourne pas — et puis, au dernier moment, juste avant que la portière se referme, son regard chercha à travers la vitre, croisa le sien.


Il ne sourit pas. Il inclina à peine la tête. Mais quelque chose, dans son regard, fit fondre quelque chose dans le ventre de Léa.


Le taxi démarra.


Elle resta encore quelques secondes sous la marquise, la carte au creux de sa main dans la poche de sa robe, le pouce contre les caractères imprimés. Elle sentit un sourire monter, lent, irrépressible, à la fois bête et tendre.


Puis elle se retourna, ajusta sa pochette, et marcha vers le congrès, le pas vif, la tête haute, le cœur ridiculement, scandaleusement, splendidement battant.



Chapitre 8


Trois étages au-dessus du monde


À neuf heures, Léa présenta ses plans devant cent vingt personnes. Sa voix ne trembla pas une seule fois. Elle parla de façades vivantes, de murs qui respirent, d'architecture qui se laisse traverser par la lumière et le vent. Et un détail surprit ses confrères : à un moment, en parlant d'un projet, elle dit un bâtiment, c'est comme une chambre d'hôtel — ce sont les gens qui passent dedans qui décident de ce qu'il est vraiment. Personne ne comprit la métaphore. Elle s'en fichait.


À onze heures, son téléphone vibra dans sa pochette.


Un seul message. D'un numéro qu'elle n'avait pas encore enregistré.


Vous étiez très bien, j'imagine. — L.


Elle s'arrêta net au milieu du couloir du palais des congrès. Elle relut le message. Trois fois. Et un sourire, ce sourire-là, le sourire qu'elle ne s'autorisait plus depuis longtemps, monta lentement à ses lèvres.


Elle hésita. Elle pensa à mille réponses. Elle finit par taper, très simplement :


Comment va votre mère ? — L.


Elle envoya. Elle rangea le téléphone. Elle reprit sa marche dans le couloir. Et trois étages plus haut, dans une ville qu'elle ne connaissait pas vraiment, sous un ciel gris perle de printemps, une chambre nommée 312 attendait déjà, en silence, qu'on lui apprenne enfin la suite de l'histoire.


























































































































 

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