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La Voisine du 4B

  • 3 juin
  • 23 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 juin

La Voisine du 4B


Chapitre 1


L'aperçu


Il pleuvait depuis trois jours sur le onzième arrondissement, et cette pluie de novembre avait cette particularité parisienne d'être à la fois douce et tenace, comme une mélancolie qu'on n'arrive pas à secouer. Alice Moreau vivait au quatrième étage d'un immeuble haussmannien dont la façade s'effritait depuis Haussmann lui-même, semblait-il, et dont la cour intérieure, étroite et profonde, ressemblait à un puits de lumière oublié par le ciel. Les toits de zinc luisaient d'un argent terne. Les pigeons s'y serraient les uns contre les autres, immobiles, comme s'ils méditaient sur l'humidité du monde.


Alice travaillait à sa table, à l'angle de la fenêtre, parce que c'était là que la lumière du jour s'attardait le plus longtemps. Illustratrice, elle vivait depuis sept ans des albums jeunesse qu'elle dessinait pour des éditeurs qui la payaient en retard, et le reste du temps, elle errait dans ses pensées comme dans un grand appartement où elle aurait éteint toutes les lumières sauf une. Elle avait une vie intérieure trop vaste pour son corps, parfois, et il fallait qu'elle la déverse sur du papier sous peine d'étouffer.


Ce soir-là, il était dix-neuf heures. La nuit tombait à seize heures et demie depuis la semaine dernière. Alice avait posé son crayon, parce qu'elle n'arrivait plus à voir les contours, et elle regardait sans intention particulière par la fenêtre, du genre de regard qu'on lance quand on cherche à oublier ce qu'on a sous les yeux.


C'est alors qu'elle l'a vue.


L'appartement d'en face — quatre mètres à peine de cour les séparaient — venait de s'allumer. Une lampe à abat-jour ocre, posée sur un bureau, avait éclos comme une fleur dans la pénombre. Et dans ce halo, une silhouette de femme.


Alice ne distinguait pas son visage. Seulement une longue ligne, une silhouette debout devant le bureau, qui retirait son manteau avec des gestes lents, précis, presque cérémonieux. Le manteau était sombre, peut-être marine. Les cheveux, châtains, attachés en chignon bas. La femme avait posé le manteau sur le dossier d'une chaise et s'était arrêtée un instant, immobile, comme si elle écoutait quelque chose à l'intérieur d'elle-même.


Puis elle avait disparu vers le fond de la pièce.


Alice resta interdite. Elle vivait dans cet appartement depuis quatorze mois et n'avait jamais remarqué quiconque dans le 4B. À vrai dire, elle évitait par pudeur de regarder en face — c'était une règle tacite des cours intérieures, on faisait comme si les fenêtres opposées n'existaient pas. Mais cette lumière neuve, ce geste de manteau retiré, cette silhouette inscrite dans le rectangle doré de la pièce d'en face avaient eu sur elle l'effet d'un événement.


Elle attendit. Le rideau de pluie continuait. Elle compta jusqu'à cent en serrant le manche froid de son crayon sans s'en apercevoir.


La femme revint dans la lumière. Elle tenait une tasse, et la vapeur en montait. Elle s'assit devant le bureau, ouvrit un livre, ou peut-être un cahier — Alice ne voyait pas à cette distance —, et se mit à écrire. Son visage, légèrement penché vers la page, restait dans une zone ambiguë entre l'ombre et la clarté. On devinait un front haut, un nez droit, des lèvres qu'on imaginait minces et arquées. Et cette concentration, surtout, cette concentration d'une intensité presque animale.


Alice se rendit compte qu'elle ne respirait pas.


Elle recula d'un pas, brutalement, comme si elle avait été surprise à voler. La femme d'en face n'avait pas levé les yeux. Elle écrivait, paisible, ignorant qu'à quatre mètres de là, dans le rectangle parallèle de sa propre fenêtre, une autre femme venait de tomber sur quelque chose qu'elle ne savait pas encore nommer.


Alice éteignit sa lampe.


Dans le noir, son cœur battait un peu plus vite que d'habitude. Cela ne voulait rien dire, se dit-elle. C'était la fatigue, la pluie, l'isolement. C'était sa tendance — elle la connaissait bien — à faire d'un rien un commencement.


Mais lorsqu'elle se recoucha, ce soir-là, ce fut ce geste qui revint en boucle dans son demi-sommeil : la femme retirant son manteau, lentement, avec cette précision presque rituelle, comme si elle se déshabillait d'un poids et non d'un vêtement.



Chapitre 2


Les habitudes


Au cours de la semaine suivante, sans se l'avouer, Alice commença à organiser ses journées autour de la fenêtre. Elle découvrit que la femme du 4B avait des horaires d'une régularité d'horloge. Elle rentrait le soir entre dix-huit heures trente et dix-neuf heures. Le manteau retiré était toujours le premier geste — manteau marine, parfois un long cardigan gris.


Elle préparait alors du thé, ou ce qu'Alice supposait être du thé, dans la même tasse claire, et s'installait à son bureau. Elle travaillait jusqu'à environ vingt-deux heures sans presque bouger. Vers vingt-trois heures, la lumière de la cuisine s'allumait — une lumière plus blanche, plus crue. La femme y passait peu de temps. Puis, autour de minuit, c'était au tour de la chambre, dont Alice n'apercevait que le bord d'un mur et la frange d'un rideau, jamais entièrement tiré.


Alice n'apprit son nom qu'au bout de neuf jours. Un livreur trompa de palier, sonna chez Alice, et lorsque celle-ci ouvrit pour le rediriger, elle vit, écrit sur l'étiquette du colis, en majuscules nettes : « MME SARAH LAURENT — 4B ».


Sarah Laurent.


Elle se répéta le nom dans sa tête tout l'après-midi, comme on apprend une formule. Sarah. Le mot avait quelque chose de doux et de tranchant à la fois, deux syllabes qui s'inclinaient l'une vers l'autre. Laurent ajoutait une rectitude, une sobriété de notaire. Elle imagina la signature : penchée, courte, sans fioritures.


Alice, elle, n'avait jamais su rester sobre. Ses propres signatures sur ses planches d'illustration ressemblaient à des arabesques. Elle se demanda si Sarah la trouverait excessive. Puis elle se reprocha cette question, qui présupposait beaucoup trop : que Sarah la voie, déjà ; qu'elles se rencontrent, ensuite ; qu'un jour ce que pensait Sarah Laurent puisse avoir la moindre importance.


Elle continua néanmoins à observer.


Sarah travaillait avec des dictionnaires. Alice les distinguait à présent : des volumes lourds, qu'elle prenait à deux mains sur une étagère hors-champ, et qu'elle déposait à côté de son ordinateur. Traductrice, sans doute. Peut-être interprète. Alice pencha pour la première hypothèse à cause de cette lenteur, de cette concentration d'écrivain, et aussi à cause des moments où Sarah s'interrompait, levait les yeux vers le plafond, et restait là, longtemps, à chercher un mot qui devait être suspendu quelque part dans l'air entre les deux fenêtres.


Pendant ces longues pauses, Alice avait l'impression que la femme d'en face écoutait. Pas elle — quelque chose d'autre. Une langue intérieure, une phrase encore informe. Alice connaissait cet état. Elle-même y entrait quand elle dessinait. Cette parenté la troubla.


Il y eut un jeudi, en début de soirée, où Sarah étira son cou. Un geste très simple : la tête qui se renverse en arrière, lentement, les mains qui se croisent au-dessus de la nuque pour défaire le chignon. Les cheveux s'écoulèrent sur ses épaules. Alice s'aperçut qu'elle s'était redressée sur son fauteuil, presque debout. Elle se rassit. Elle posa son crayon avec un soin exagéré. Elle alla se faire un café qu'elle ne but pas.


Ce n'est rien, se dit-elle. Une femme qui défait un chignon. On en voit dans les films, dans les magazines, dans les rues, dans les cafés. On en croise dix par jour. Cela ne signifie rien.


Elle revint à la fenêtre. Sarah remettait déjà ses cheveux en place, distraitement, sans miroir, du bout des doigts. Et Alice comprit alors qu'elle ne supportait pas, vraiment pas, d'avoir manqué le moment où la nuque avait été nue.


Elle tira le rideau. Pas entièrement. Juste assez pour que sa propre lampe ne la trahisse pas. Et elle regarda jusqu'à ce que la cuisine s'allume, à vingt-trois heures et trois minutes.


Cette nuit-là, elle ne dessina plus rien d'utile. Elle gribouilla des courbes sur la marge de son cahier sans s'en rendre compte. Lorsqu'elle s'aperçut, vers une heure du matin, que toutes les courbes formaient un cou qui s'arquait en arrière, elle déchira la page.


Mais elle la déchira lentement.


Et elle garda le morceau.



Chapitre 3


Les esquisses


Il y a, dans la pratique du dessin, un seuil au-delà duquel la main pense avant la tête. Alice connaissait ce seuil comme une nageuse connaît la marche de sable où le fond s'effondre. Et au cours de la deuxième semaine, elle franchit ce seuil sans s'en apercevoir. Cela commença par des notes en bas de page. Sur ses planches d'illustration, dans les marges, elle se mit à esquisser des fragments. Une main posée sur une tasse. La courbe d'un poignet refermant un livre.


La ligne d'un dos vu de trois quarts dos. Toujours en silhouettes, jamais de visage, parce que le visage, à quatre mètres, restait flou — un nez deviné, des lèvres devinées, des yeux qu'elle n'avait jamais vraiment vus de face.


Puis elle ouvrit un nouveau carnet. Un carnet à couverture noire, qu'elle n'avait acheté pour aucun projet, qu'elle se promettait depuis des mois de « commencer » sans savoir quand. Elle l'ouvrit un dimanche soir, à dix-neuf heures précises, et y inscrivit, en tête de la première page : *4B*.


Pas de nom. Pas de titre. Juste ces deux signes.


Et elle se mit à dessiner.


Elle dessina la silhouette de Sarah retirant son manteau. Elle dessina la tasse au creux des deux paumes. Elle dessina le chignon bas et le profil penché vers une page. Elle dessina, surtout, le geste de la nuque qui s'arque et de la main qui défait les cheveux — celui-là, elle le dessina trois fois, quatre, sept, comme on répète une prière sans intention liturgique. Chaque version était un peu plus nette, un peu plus libre, un peu plus tendre que la précédente.


Elle se surprit à connaître la longueur exacte du col de Sarah. À savoir comment ses épaules tombaient. À sentir, dans son propre corps, la lassitude particulière qui faisait que Sarah, autour de vingt et une heures, se passait toujours deux doigts sur la paupière droite avant de retourner à sa traduction.


Alice n'avait jamais dessiné quelqu'un de cette manière. Elle dessinait des renards, des enfants en imperméables, des maisons en pain d'épice. Elle dessinait des fées d'eau et des dragons en porcelaine. Elle ne dessinait pas des femmes vivantes que l'on pouvait croiser dans l'escalier.


Et pourtant, le carnet noir s'épaississait.


Elle prit conscience, un soir, qu'elle ne dessinait plus du tout pour ses éditeurs. Elle accusait un retard sérieux. Elle reçut un courriel agacé d'un chef de projet. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle resta longtemps devant son écran à fixer la lampe ocre du 4B, qui rougeoyait dans la pluie. Alice avait remarqué que Sarah avait pris l'habitude de poser parfois son front contre la fenêtre, le soir, comme pour rafraîchir une tempe.


Une fois, Alice crut que Sarah la regardait. Vraiment la regardait. Le front contre la vitre, les yeux dirigés droit devant. Alice fut traversée d'une telle décharge, d'un tel froid délicieux à l'intérieur du ventre, qu'elle dut s'agripper au rebord de son bureau. Elle attendit, sans bouger, sans cligner. Sarah finit par se redresser et retourner à sa table. Elle n'avait sans doute rien vu. Elle n'avait sans doute regardé que son propre reflet dans la vitre, la fatigue, la fin d'une phrase à traduire.


N'empêche.


Le lendemain, Alice acheta des rideaux plus épais. Elle les installa, monta sur une chaise, posa les anneaux, redescendit, recula, jugea l'effet. Puis elle les tira complètement. La pièce devint sombre, comme une boîte close. Alice se tint au milieu du salon, les bras le long du corps, et écouta son propre cœur quelques secondes.


Puis elle rouvrit les rideaux. Entièrement. Et elle laissa la lampe allumée.


Si Sarah, par hasard, levait les yeux ce soir-là, elle verrait Alice à sa table, le crayon à la main, dans son halo de lumière chaude. Elle verrait une femme qui dessine. Elle verrait peut-être qu'elle dessine quelque chose qui se trouve, par un curieux hasard, exactement dans la direction de la fenêtre du 4B.


Sarah, ce soir-là, ne leva pas les yeux. Pas une fois. Sa concentration était d'acier.


Alice continua à dessiner pendant trois heures, sans interruption, jusqu'à avoir mal au poignet. Et lorsqu'elle se coucha enfin, elle se demanda pour la première fois ce que faisait Sarah quand sa lumière était éteinte et que la sienne, à elle, restait allumée. Si Sarah, par hasard, dans la chambre dont on ne voyait qu'un coin, regardait aussi.


Cette idée la garda éveillée jusqu'à l'aube.



Chapitre 4


Le regard


La première fois que leurs regards se croisèrent vraiment, ce fut un mardi.

Il était dix-neuf heures vingt-deux. Alice s'en souviendrait avec une précision d'horloger pendant des semaines. Elle venait de poser une tasse de thé sur sa table, et la vapeur faisait remonter contre le carreau un voile bref, qui s'effaçait aussitôt.


Sarah, dans le 4B, n'avait pas encore allumé la lampe ocre. Elle se tenait debout à la fenêtre, immobile, comme parfois — c'était sa fenêtre à elle, la cuisine, blanche et plus crue, mais elle s'y tenait souvent quelques minutes en arrivant, sans faire la moindre chose, comme une voyageuse à un quai de gare.


Alice posa la tasse. Leva les yeux.


Sarah la regardait.


Pas son reflet. Pas la lampe d'Alice. Elle. Son visage, sa silhouette, sa table, son crayon, son cou — elle.


Quatre mètres de cour intérieure, deux mètres de pluie en biais, un rectangle de lumière contre un rectangle de pénombre, et dans cet axe-là, deux regards qui se trouvaient pour la première fois.


Alice ne baissa pas les yeux. Elle aurait dû — la politesse, la convention, la peur — et elle ne le fit pas. Elle resta immobile, comme un animal pris dans un phare. Et de l'autre côté, Sarah, qui ne souriait pas, ne fronçait pas non plus, ne battait pas des paupières, soutint le regard.


Un, deux, trois secondes.


Quatre.


Cinq.


C'était trop long. Cela dépassait, de loin, la durée d'un croisement accidentel. C'était une admission. Des deux côtés.


Sarah, lentement, recula d'un pas. Pas un pas de fuite ; un pas mesuré, qui maintint le contact des yeux un instant encore, puis le rompit en s'absorbant dans l'ombre. Elle ne tira pas son rideau. Elle ne s'en alla pas brutalement. Elle se retira simplement, et la lampe ocre du salon s'alluma quelques secondes plus tard, comme si rien ne s'était passé.


Alice resta debout devant sa fenêtre.


Elle s'aperçut, au bout d'un long moment, que sa main droite tremblait. Elle posa cette main à plat sur sa cuisse. Elle se concentra sur la chaleur de sa propre paume à travers le tissu du pantalon. Elle entendit, très loin dans l'immeuble, un téléphone qui sonnait. Elle entendit, plus loin encore, un bus passer rue Oberkampf.


Elle ne pleura pas. Cela n'avait rien d'une tristesse. C'était une autre violence, plus chaude, plus pleine, qui montait depuis le bas du ventre et qui n'avait pas encore de nom.


Elle ferma les yeux. Elle revit le visage de Sarah, plus net qu'elle ne l'avait jamais eu : un visage long, des sourcils un peu plus sombres que les cheveux, des yeux gris-vert peut-être, ou gris-bleu, ou simplement gris, mais d'une fixité absolue. Et cette bouche — elle revit la bouche surtout —, fine, peu maquillée, immobile.


Cette bouche avait su qu'on la regardait. Cette bouche n'avait pas reculé.


Quand Alice rouvrit les yeux, le salon du 4B était en pleine lumière. Sarah s'était assise à son bureau et avait ouvert son ordinateur. Elle ne tournait pas la tête vers la fenêtre. Elle ne semblait pas s'autoriser à la tourner. Mais Alice vit — peut-être inventait-elle, peut-être pas — que la posture de Sarah avait changé, infiniment : son dos était un demi-degré plus droit, sa nuque un demi-degré plus haute. Comme on se tient quand on sait qu'on est vu.


Alice se rassit à sa table. Elle prit son crayon. Elle ne dessina rien. Pendant deux heures, elle resta exactement de profil, à éclairage égal, immobile, donnant à Sarah, pour peu qu'elle voulût bien regarder, le dessin le plus exact qu'une femme pouvait faire d'elle-même : sa propre présence soutenue à la fenêtre, sans dérobade, sans honte, sans excuse.


À vingt et une heures trente-six, Sarah leva enfin les yeux. Lentement. Très brièvement. Le temps de constater, peut-être, qu'Alice était toujours là.


Et elle replongea dans sa traduction.


Mais ce coup d'œil — cette seconde — devint, dans la mémoire d'Alice, un second événement, plus grave que le premier. Parce qu'il signifiait : *je sais. Je sais que tu sais. Et je n'ai pas tiré le rideau.*




Chapitre 5


L'insomnie


À partir de ce mardi, le sommeil d'Alice se rétrécit.

Elle s'endormait tard. Elle s'éveillait à des heures absurdes — trois heures dix, quatre heures vingt-cinq —, et la première chose que faisait son corps, avant même qu'elle eût pensé à le faire, c'était se tourner vers la fenêtre. Le 4B était noir, à ces heures-là, évidemment.


Le rectangle restait vide. Et c'était ce vide, parfois, qu'elle fixait jusqu'à l'aube, comme on fixe le coin d'une chambre où devrait se trouver quelqu'un.


Elle se mit à boire trop de thé. Elle avait des cernes mauves. Elle ne déjeunait plus avant treize heures. Sa peau, dans le miroir, avait pris une translucidité de papier mouillé.


Et en même temps, étrangement, elle se trouvait belle.


Une beauté qu'elle ne se connaissait pas. Une beauté de veille. Une beauté en attente. Elle prit, pour la première fois depuis des mois, soin de la façon dont ses cheveux tombaient lorsqu'elle s'asseyait à sa table. Elle remplaça l'ancien pull informe par un cardigan noir cintré qu'elle n'avait porté qu'une fois, dans une vie d'avant. Elle se mit à porter du rouge à lèvres en travaillant, ce qui n'avait, du point de vue de sa profession, strictement aucun sens. Elle savait pour qui.


Sarah, de son côté, avait modifié quelque chose aussi. Alice mit plusieurs jours à mettre le doigt dessus. Puis elle comprit.


Sarah ne fermait plus la porte du salon en allant à la cuisine.


Auparavant, elle traversait, on perdait sa silhouette quelques secondes, on la retrouvait dans le carré blanc. Désormais, la porte restait ouverte, et l'on voyait, par cet entrebâillement, la traversée — tout entière —, Sarah qui marchait pieds nus, Sarah qui revenait, Sarah qui repassait, Sarah qui s'arrêtait parfois au milieu du couloir pour relire un mot sur une feuille qu'elle tenait à la main.


C'était un infime cadeau. Un seuil ouvert. Une concession qui n'osait pas dire son nom.


Alice, en retour, ne tirait jamais ses rideaux.


Elles ne se regardaient pas en face. Elles ne s'étaient pas regardées en face depuis ce mardi. Comme si, après cet aveu de cinq secondes, il fallait s'accorder le temps d'apprivoiser ce qui avait eu lieu. Elles vivaient désormais l'une à côté de l'autre comme deux personnes qui prient dans la même église sans tourner la tête : chacune sentait l'autre, sa respiration, sa chaleur, le poids de sa présence dans la nef.


Le désir, parce qu'il fallait bien finir par l'appeler par son nom, le désir était devenu un climat. Il pleuvait sur Paris, il faisait nuit, et il y avait, dans l'appartement d'Alice, un courant chaud qui ne se dissipait jamais.


Elle se mit à imaginer.


Elle imaginait Sarah en train de se faire du thé, et la main de Sarah autour de la tasse devenait, dans son esprit, une main posée sur sa propre nuque. Elle imaginait Sarah penchée sur son dictionnaire, et la lumière sur la nuque de Sarah devenait, dans son esprit, la lumière qui tomberait sur sa propre épaule si l'autre s'inclinait au-dessus d'elle. Elle imaginait, surtout, des gestes très simples : Sarah qui dénouerait ses cheveux à elle, Sarah qui poserait deux doigts sous son menton pour lui faire lever le visage, Sarah qui prononcerait son prénom.


Ces images l'épuisaient. Elles n'allaient jamais plus loin. Elles s'arrêtaient toujours à ce point précis où la bouche de Sarah s'apprêtait à parler. Parce qu'Alice ignorait le son que ferait cette voix. Elle ignorait son timbre, son grain, son débit. Elle ignorait si Sarah disait « tu » ou « vous ». Elle ignorait tout.


Et cette ignorance était à la fois ce qui rendait l'imagination supportable et ce qui la rendait, finalement, insoutenable.


Une nuit, vers deux heures, Alice se leva sans y penser et se servit un verre d'eau dans la cuisine. En revenant, elle vit que la lumière du 4B, qui aurait dû être éteinte depuis longtemps, brillait encore. Pas la lampe ocre du bureau. Pas la lumière blanche de la cuisine. Une troisième lumière, une plus tamisée, une qu'elle ne connaissait pas — la chambre, peut-être, dont elle ne voyait qu'un bord —, qui jetait sur le rideau à demi tiré un soupir orangé.


Alice resta debout dans le noir de son salon, pieds nus, son verre à la main, et elle sut, sans pouvoir le prouver, que Sarah ne dormait pas.


Elle ne dormait pas non plus.


Elles veillèrent toutes deux, sans le dire, jusqu'à trois heures et quart.



Chapitre 6


L'absence


Un vendredi, le 4B s'éteignit.


Pas comme on éteint le soir pour aller dormir. Comme on éteint pour partir.

Alice s'en rendit compte vers vingt heures. Aucune lampe ocre. Aucune cuisine. Aucun mouvement. Et le manteau marine, qui pendait d'habitude à un crochet visible à travers la fenêtre, n'y était plus. Elle se dit que ce n'était rien. Une soirée dehors. Un dîner chez un ami. Cela arrivait, même à Sarah Laurent, qui semblait n'avoir personne. Et il devait bien lui arriver d'avoir des gens.


Elle ne dormit pas bien.


Le samedi, le 4B resta éteint toute la journée. Alice tenta de dessiner, n'y parvint pas, sortit faire des courses qu'elle oublia, rentra avec seulement du pain et des cigarettes alors qu'elle ne fumait plus. Elle fuma une cigarette à la fenêtre, en regardant l'autre fenêtre noire, et trouva à cette cigarette un goût de cendre humide.


Le dimanche, idem.


Le lundi, idem.


Elle s'aperçut, le mardi matin, qu'elle vivait dans un état qu'elle ne reconnaissait pas. Une sorte de fièvre lente. Elle prenait des notes incohérentes sur son carnet noir. Elle avait écrit, par exemple : *si elle ne revient pas, est-ce que tout ceci a existé ?*


Elle se relut. Elle se trouva mélodramatique. Elle se trouva ridicule. Elle déchira la page, puis la recolla. Elle n'avait, à proprement parler, rien perdu. Comment perd-on quelqu'un à qui on n'a jamais parlé ? Comment peut-on être en deuil de cinq secondes de regard ?


Et pourtant. Quelque chose s'était fissuré dans le quotidien. Le rectangle d'en face, en restant noir, l'aspirait. La cour intérieure semblait plus grande, plus froide. La pluie, qui ne s'arrêtait toujours pas, devenait personnelle.


Le mardi soir — exactement une semaine après ce premier regard tenu cinq secondes —, alors qu'Alice s'apprêtait à éteindre, ne supportant plus de contempler le vide, elle vit la lampe ocre se rallumer.


Elle se figea.


Sarah était là.


Elle entra dans le rectangle, se figea elle aussi un instant, comme si l'appartement avait pris en son absence un froid qu'elle évaluait. Elle posa son sac. Elle retira son manteau, plus lentement encore que d'habitude, et Alice, fascinée, vit ce qu'elle n'avait pas vu jusqu'alors : la fatigue. Une fatigue de voyage. Un voyage long, peut-être un train, peut-être autre chose.


Sarah resta debout un instant, le manteau encore à la main. Elle regarda autour d'elle, lentement. Et puis, sans crier gare, elle leva les yeux vers la fenêtre d'en face.


Vers Alice.


Cette fois, ce ne fut pas cinq secondes. Ce fut plus long.


Sarah ne s'autorisait à le faire que parce qu'elle revenait, comprit Alice plus tard. Parce qu'elle avait, pendant cinq jours, été dans un autre lieu, dans une autre vie, dans des trains, dans des chambres d'hôtel, dans des phrases d'autres langues, et qu'à son retour la première chose qu'elle voulait vérifier, c'était ceci : *la fenêtre d'en face est-elle encore là ? Y a-t-il encore une femme à cette table ? Est-ce qu'elle aussi a attendu ?*


Alice, sans réfléchir, posa la paume de sa main contre la vitre.


Pas un signe au sens propre. Une paume ouverte. Une certitude tendue à travers le froid du verre.


Sarah ne sourit pas. Mais quelque chose, dans le coin de sa bouche, infiniment, se desserra. Elle inclina la tête, à peine, vers son épaule droite. Un quart de degré. Si l'on n'avait pas passé deux semaines à étudier chaque infime mouvement de ce visage, on n'aurait rien vu.


Alice vit.


Et la paume contre la vitre se mit à trembler — pas de froid, ni de peur, mais d'un soulagement si vaste qu'il ressemblait à du chagrin.


Sarah, lentement, alla jusqu'à son bureau, posa son manteau sur la chaise, et entra dans la cuisine. Mais avant d'y disparaître, elle s'arrêta à la porte, se retourna, et regarda Alice encore une fois. Sans expression. Sans mot. Sans rien.


C'était une promesse.


Cette nuit-là, le 4B et le 4A restèrent allumés tous les deux jusqu'à plus de minuit, comme deux phares synchrones de part et d'autre d'une mer minuscule. Alice n'attendait plus rien d'autre, et c'était déjà énorme : la fenêtre d'en face, encore une fois, sous la pluie.



Chapitre 7


Les signes


Après le retour de Sarah, elles commencèrent à se parler. Sans s'écrire un mot.

Cela passait par mille petites choses dont aucune ne pouvait, prise isolément, constituer une preuve. Sarah laissa, sur le rebord intérieur de sa fenêtre, un livre dont la couverture restait visible. Un livre. Pas n'importe lequel. *Les Vagues*, de Virginia Woolf, dans l'édition de poche aux pages jaunies. Elle le laissa là trois jours.


Alice, qui avait reconnu l'ouvrage dès le premier soir, mit deux jours à se décider, et le quatrième soir, elle posa sur son propre rebord, à elle, dans le même axe, *Lettres à un jeune poète*, de Rilke, dans l'édition bilingue que sa mère lui avait offerte à dix-neuf ans.


Elle ne sut jamais si Sarah avait identifié le titre — la couverture était petite, la cour était large. Mais le soir où Alice posa Rilke contre le carreau, Sarah, à travers la cour, ralentit en passant devant sa propre fenêtre, et resta là quelques secondes de plus que d'habitude. Elle ne tourna pas la tête. Elle ne fit aucun signe. Elle ne fit que ralentir.


Ce ralentissement valait, pour Alice, une déclaration.


Il y eut, ensuite, la question de la musique. Alice avait toujours travaillé dans le silence. Elle se mit à mettre des disques, le soir, fenêtre entrouverte malgré le froid. Du Satie, du Górecki, du Hildegard von Bingen. Des choses lentes, dépouillées, qui glissaient dans la cour avec la pluie. Elle ne savait pas si la musique traversait quatre mètres d'air humide. Elle ne savait pas si Sarah ouvrait sa propre fenêtre. Elle ne savait pas si elle entendait.


Un soir, en se mettant à sa fenêtre pour fumer une de ses cigarettes solitaires, elle entendit — distinctement —, venant du 4B, un piano. Quelqu'un avait monté le son. C'était Schubert, l'*Impromptu en sol bémol majeur*, op. 90 n° 3, qu'Alice connaissait par cœur depuis l'enfance. La nappe sonore traversa la cour avec une netteté qui la prit aux côtes.


Sarah lui répondait.


Elle lui répondait avec un morceau qu'elle savait qu'Alice ne pourrait que recevoir, parce que c'était l'un des plus beaux morceaux jamais écrits, et qu'aucune femme dans son état n'aurait pu y rester indifférente.


Alice s'assit par terre, contre son radiateur, et écouta jusqu'au bout. Elle pleura un peu, sans drame, comme on pleure devant un coucher de soleil dont on sait qu'il ne dure pas. Lorsque la pièce s'acheva, elle attendit. Elle craignit que Sarah enchaîne sur autre chose. Mais Sarah, qui comprenait visiblement la pudeur exacte de l'instant, ne mit pas un autre disque. Elle laissa le silence reprendre la cour. Et cette retenue, plus encore que la musique, fit chavirer Alice.


Il y eut, enfin, le geste de la lumière.


Une nuit, vers minuit, Sarah, qui était déjà passée dans sa chambre, revint dans son salon. Elle alluma uniquement sa petite lampe ocre, comme une bougie. Puis elle resta debout, immobile, à la fenêtre, et elle attendit.


Alice, à sa propre table, comprit immédiatement.


Elle se leva. Elle alla éteindre toutes les lumières de son appartement, sauf une — celle qui éclairait son bureau, à côté de la fenêtre. Une lampe similaire, à abat-jour pâle. Et elle revint s'asseoir.


Pendant peut-être quinze minutes, à minuit passé, dans le 11e arrondissement de Paris, deux fenêtres se tinrent allumées l'une en face de l'autre, et deux femmes se tinrent à l'intérieur de ces fenêtres, sans bouger, ni se sourire, ni se faire de signe, ni se parler, sans rien d'autre que la patience exacte d'être là, ensemble, *séparément*.


Le froid pénétrait par les fenêtres. La pluie avait diminué, mais on entendait l'eau s'égoutter des zincs sur les corniches en métal. Une fois, en bas, dans la rue, quelqu'un siffla un air. Une fois, dans l'appartement de Sarah, une autre lumière passa très loin derrière elle — un réfrigérateur qu'on ouvrait, sans doute, par habitude. Et au bout de ces quinze minutes, Sarah leva la main, doucement, et toucha la vitre du bout des doigts.


Trois doigts. À peine. Et sans appuyer.


Alice, en miroir, fit la même chose.


Ce fut leur premier contact.


Quatre mètres de cour intérieure les séparaient. Quatre mètres de pluie, de vide, d'air, de regards retenus pendant des semaines. Et pourtant, dans la sensation du verre froid sous ses doigts, Alice sentit, distinctement, la chaleur d'une autre main qu'elle ne touchait pas.


Elle sut, à cet instant, qu'elle ne pourrait plus attendre très longtemps.




Chapitre 8


La traversée


Elle attendit pourtant trois jours.


Trois jours pendant lesquels elle continua à dessiner Sarah dans son carnet noir, à la regarder préparer son thé, à recevoir son regard furtif quand Sarah, à intervalles plus rapprochés désormais, levait les yeux comme on respire. Trois jours pendant lesquels la douleur de ne pas traverser ces quatre mètres devint, dans le ventre d'Alice, une chose précise — non plus diffuse, non plus rêveuse, mais aiguë, organique, qui se réveillait au moindre frôlement d'imagination.


Elle ne savait plus, à la fin de ces trois jours, ce qui lui faisait le plus mal : continuer à observer, ou cesser. Continuer, c'était entretenir un feu sans le laisser s'allumer vraiment. Cesser, c'était sceller un appartement, condamner une fenêtre, mourir un peu.


Elle décida de traverser.


Pas en plein jour. Pas en plein élan. Le soir, comme tout, dans cette histoire, s'était fait. À dix-neuf heures trente, un mardi de décembre — toujours un mardi —, elle s'habilla. Robe noire. Cardigan noir. Bas. Elle laissa ses cheveux libres. Elle mit du rouge, encore. Pas pour Sarah. Pour elle. Pour s'aider à tenir debout.


Elle prit dans son carnet noir une seule page. Elle hésita longtemps. Elle finit par choisir la moins romantique, la moins audacieuse en apparence, la plus humble. Un dessin tout simple, fait dix jours plus tôt, qui représentait Sarah de dos, sa nuque, son chignon défait à moitié. Pas de visage. Pas de regard. Juste une nuque. C'était suffisant. Elle savait que Sarah saurait.


Sous le dessin, elle écrivit, à l'encre noire, d'une main qu'elle ne reconnaissait pas tellement elle tremblait peu :


*Alice Moreau, 4A. J'allume, ce soir, à minuit. Si vous voulez frapper, je serai derrière la porte.*


Pas davantage. Pas de précaution. Pas d'excuse. Pas d'« en espérant ne pas vous déranger ». Pas de « excusez-moi de cette familiarité ». Elle avait observé Sarah pendant trois mois ; elle ne pouvait pas faire mine, maintenant, de se présenter.


Elle plia la feuille en deux. Elle sortit. Elle traversa son palier, descendit un étage par l'escalier de service, remonta de l'autre côté par la cage principale, monta jusqu'au quatrième, et, parvenue devant le 4B, s'arrêta.


Sa propre respiration, dans le couloir vide, lui parut indécente.


Elle glissa la feuille sous la porte. Elle ne sonna pas. Elle ne resta pas. Elle redescendit, les jambes en coton, et regagna le 4A par le même détour. Une fois rentrée chez elle, elle s'adossa à sa propre porte, dans l'obscurité de son entrée, et elle attendit que son cœur se calme avant d'oser allumer.


Elle revint vers la fenêtre.


Sarah avait reçu la feuille. Elle se tenait debout, au milieu de son salon, le papier à la main. Elle ne le lisait pas — elle l'avait déjà lu —, elle le regardait. Elle le tournait, doucement, dans ses doigts. Elle leva les yeux vers la fenêtre d'Alice.


Et là, pour la première fois depuis trois mois, elle sourit.


Un sourire très bref. Presque rien. Un coin de bouche qui se soulevait, un peu malgré elle. Comme on sourit lorsqu'on s'est laissé surprendre par soi-même.


Sarah ne fit pas signe. Elle ne hocha pas la tête. Elle déposa la feuille sur son bureau, à côté de ses dictionnaires, comme un document qui méritait une place officielle. Et elle continua sa soirée. Lentement, exactement, comme tous les autres mardis. Le thé. L'ordinateur. La traduction. La pluie sur les zincs.


Les heures passèrent.


Alice, dans son propre appartement, n'arriva à rien faire. Elle s'assit, se releva, but de l'eau, regarda l'horloge. À vingt-deux heures, elle prit un bain qu'elle laissa refroidir. À vingt-trois heures, elle s'habilla à nouveau, plus simplement — un pull, un jean —, comme s'il fallait, pour ce qui allait peut-être avoir lieu, qu'elle redevînt elle-même.


À minuit moins cinq, elle alluma toutes les lumières de son appartement. L'entrée. Le couloir. Le salon. La cuisine. Elle voulait qu'on sache, dans le 4B, qu'on ne se trompait pas d'adresse.


À minuit pile, elle se tint debout dans son entrée, derrière sa porte.


Elle écouta.


Pendant longtemps, elle n'entendit que l'immeuble. Le bois qui grinçait, un radiateur, le bruit étouffé d'une télévision à un autre étage. Elle entendit son sang dans ses oreilles. Elle entendit sa propre respiration, qu'elle essayait d'apaiser.


À minuit huit, il y eut un pas. Un seul. Très net. Quelqu'un, dans le couloir, venait de poser un pied sur le palier.


Puis un second pas.


Puis le silence — un silence d'attente, où l'on devine, de l'autre côté, une présence qui se rassemble.


Alice ne respira plus.


Et il y eut le bruit, infime, du tissu d'un manteau qu'on déplace. Un manteau qu'on connaît. Un manteau marine.


Et puis, enfin, trois coups frappés à la porte. Trois. Comme les trois doigts contre la vitre, l'autre soir. Sans appuyer.


Alice ouvrit.


Sarah se tenait dans l'embrasure. Plus petite, vue de près, qu'à travers la cour. Plus vivante. Plus humaine. Le manteau marine ouvert. La pluie sur les cheveux. Les yeux — Alice avait eu raison — d'un gris très clair, presque sans couleur, mais d'une fixité qu'on n'oubliait pas.


Aucune ne parla, d'abord.


Elles se regardèrent simplement, à hauteur d'œil, sans la distance de la cour, sans le carreau, sans la pluie qui floutait. C'était une vue nouvelle. Une vue qui contenait toutes les autres, mais en plus. La trace, sur le front de Sarah, d'une mèche encore humide. Le pli au coin de sa bouche, qui révélait des sourires qu'on n'avait jamais vus. Le souffle qui sortait de sa narine droite, court, contenu.


Elles avaient passé trois mois à se construire l'une l'autre dans le silence. Ce silence-là, le dernier, fut le plus chargé de tous.


Et puis Sarah parla.


Sa voix était basse. Plus basse qu'Alice ne l'avait imaginée. Légèrement rauque, comme une voix qui n'a pas servi de la journée.


— Alice, dit-elle.


Rien que ça. Le prénom. Pour preuve qu'elle l'avait lu, mémorisé, gardé. Pour preuve qu'elle savait, désormais, où elle se trouvait. Pour preuve qu'elle ne disait pas *vous*.


Alice, en retour, prononça pour la première fois, à voix haute, le nom qu'elle avait répété mille fois en silence.


— Sarah.


Elles restèrent là, encore un instant, dans l'embrasure de la porte du 4A.


Dehors, la pluie continuait sur les toits de zinc du onzième arrondissement. Dans la cour intérieure, deux fenêtres éclairées veillaient, vides, en face l'une de l'autre, sur ce qui venait de prendre fin.


Et sur ce qui, enfin, commençait.




























































































































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