La Dernière Place
- 27 mai
- 18 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 juin

Chapitre 1
Gare de Lyon, vingt-deux heures quatorze
Il pleuvait sur Paris d'une pluie fine qui n'avait pas la dignité d'un orage. Une pluie d'arrière-saison, mélancolique, qui posait sur les vitres de la gare de Lyon des points lumineux comme autant de petites étoiles fatiguées.
Catherine Delino remonta le col de son manteau camel et serra contre sa hanche l'étui rigide de son violoncelle. L'instrument pesait plus lourd ce soir qu'à l'ordinaire — ou peut-être était-ce elle qui était devenue plus légère, vidée par le concert, par les saluts, par cette tension qui s'était dénouée trop vite en applaudissements et qui la laissait à présent comme une corde détendue.
Le quai numéro sept exhalait une chaleur métallique, mêlée à l'odeur huileuse des freins. Le Stendhal Express, train de nuit Paris-Venise, attendait, longue bête bleu nuit aux flancs rayés d'argent. Une voix nasale annonçait quelque chose dans les haut-parleurs. Catherine n'écoutait pas vraiment. Elle pensait à sa mère, qui l'attendait à Venise, et à son père, qu'elle n'y trouverait pas. Elle pensait à son archet, dont une mèche s'était cassée pendant le rappel. Elle pensait à ce qu'elle dirait demain, et à ce qu'elle ne dirait pas.
— Voiture 14, mademoiselle ? lui demanda un contrôleur en uniforme sombre.
— Cabine privée, oui. Numéro huit.
Elle tendit son billet, ses doigts longs blanchis par le froid. Le contrôleur poinçonna, lui sourit avec cette courtoisie distante des hommes habitués à voir passer des inconnues qu'ils ne reverraient jamais, et lui indiqua la portière la plus proche.
À quelques mètres de là, un autre homme montait dans la même voiture.
Il était grand, vêtu d'un long manteau noir parfaitement coupé qui semblait absorber la lumière des lampadaires. Pas d'écharpe. Pas de parapluie. Seulement une petite valise de cuir patiné qu'il portait sans effort apparent, comme si elle ne lui appartenait pas tout à fait. Sa mâchoire était nette, son visage rasé de près, ses cheveux noirs encore humides de pluie. Il y avait dans son port quelque chose de retenu, presque sévère — l'allure d'un homme qui ne s'autorise rien, ni la fatigue, ni la familiarité.
Raphaël Laurent monta dans le wagon sans regarder personne.
Il détestait les trains de nuit. Il détestait surtout celui-ci, qui le ramenait à Venise pour des raisons qu'il n'avait pas envie de nommer, vers une signature qu'il aurait pu déléguer s'il avait été un autre homme. Mais il n'était pas un autre homme. Il était celui-là — celui qui n'avait pas dormi depuis trois nuits, celui qui avait laissé son téléphone éteint dans la poche intérieure de son manteau parce qu'il craignait, s'il l'allumait, d'avoir à répondre.
Il marcha dans le couloir étroit jusqu'à la cabine huit.
Catherine y était déjà.
Elle se redressa quand la porte coulissa, le violoncelle posé verticalement contre la couchette du bas, son manteau ouvert sur une robe noire toute simple. Elle regarda l'homme. L'homme la regarda. Pendant une seconde, deux peut-être, ni l'un ni l'autre ne bougea.
— Je crois qu'il y a une erreur, dit-elle enfin.
Sa voix était grave, légèrement voilée, comme si elle l'utilisait peu en dehors de sa musique.
Raphaël posa sa valise sur le seuil, sortit son billet d'un geste précis, et le regarda comme s'il pouvait, par la seule force de son attention, modifier ce qui y était imprimé.
— Voiture 14. Cabine 8.
— C'est aussi ce que dit le mien.
Ils restèrent ainsi, séparés par un mètre cinquante de moquette bleu nuit et par toute la gêne que peut produire l'intimité imposée entre deux étrangers. Catherine remarqua qu'il avait des yeux sombres, sans chaleur apparente, et qu'une petite veine battait à sa tempe — un signe, peut-être, d'une fatigue qu'il ne montrerait pas autrement.
Le contrôleur arriva sur ces entrefaites, les sourcils froncés sur son carnet.
— Ah. Oui. Je vois. Madame, monsieur, je suis désolé. Il y a eu un… chevauchement d'attribution. La cabine est effectivement double, deux couchettes, mais il était entendu qu'elle ne serait occupée que par l'un d'entre vous. Le système n'aurait pas dû…
— Y a-t-il une autre cabine ? coupa Raphaël.
Sa voix était basse, posée, sans agressivité — mais elle avait cette qualité particulière des voix habituées à être obéies sans répétition.
— Le train est complet, monsieur. Saison de festival à Venise. Je peux vous proposer un siège en seconde, ou…
— Non, dit Catherine.
Elle avait dit cela sans réfléchir, et elle s'en étonna elle-même. Elle ajouta, plus doucement :
— La cabine est prévue pour deux personnes. Il y a deux couchettes. Nous sommes des adultes.
Raphaël tourna lentement la tête vers elle. Pour la première fois, il la regarda vraiment — pas comme un obstacle, mais comme une présence. Il vit la fatigue dans ses yeux, la délicatesse de ses poignets, l'étui de violoncelle protégé contre sa hanche comme on protège un enfant. Quelque chose en lui — quelque chose qu'il aurait préféré ne pas sentir — se détendit d'un cran.
— Très bien, dit-il.
Le contrôleur, soulagé, salua et s'éclipsa. La porte coulissa derrière lui avec un petit claquement feutré.
Et soudain, ils furent seuls.
Chapitre 2
Géographie d'un mètre carré
La cabine faisait deux mètres sur un mètre soixante. Catherine le calcula presque malgré elle, par cet instinct des musiciennes qui mesurent les espaces à la manière dont le son y voyage. Deux couchettes superposées contre la paroi, un petit lavabo escamotable, une tablette qui se rabattait, une fenêtre étroite barrée d'un rideau bleu sombre. Un plafonnier à intensité variable. Une veilleuse près de chaque oreiller. C'était à la fois exigu et soigné, comme une cabine de bateau.
— Vous avez une préférence ? demanda-t-il.
Il indiqua les couchettes d'un geste de la main.
— Le bas. Je… pour le violoncelle.
— Évidemment.
Il y eut un silence, le premier d'une longue série. Catherine se baissa pour positionner son étui contre la cloison, soigneusement, le sanglant à la couchette pour qu'il ne bouge pas avec les secousses du train. Elle sentait le regard de l'homme sur sa nuque, et cette sensation lui était inhabituellement présente — comme si l'air, dans cet espace réduit, s'était mis à conduire les regards comme l'eau conduit le son.
Raphaël souleva sa propre valise vers le filet supérieur. Le mouvement fit glisser son manteau et tendre sa chemise blanche le long de son dos. Catherine, qui venait justement de relever la tête, détourna les yeux. Trop tard pourtant pour ne pas avoir remarqué la ligne nette des épaules, la précision avec laquelle il rangeait ses affaires — comme si tout, chez lui, avait été appris jeune et discipliné depuis.
Il retira son manteau, le suspendit au crochet. En dessous, il portait un costume gris anthracite, sans cravate, le premier bouton de la chemise ouvert. À son poignet gauche, une montre en acier brossé, ancienne. Pas d'alliance.
— Je m'appelle Raphaël Laurent, dit-il enfin.
— Catherine Delino.
Il hocha la tête, sans tendre la main. Le geste aurait été trop intime dans cet espace. Il y avait, entre eux, ce moment étrange où l'on se présente à quelqu'un avec qui l'on va dormir — au sens le plus banal, le plus chaste du mot — et où l'on prend conscience que la simple convention sociale du enchantée sonne grotesque.
Le train s'ébranla.
Une secousse douce, presque maternelle, traversa la cabine. Catherine, qui s'était à demi assise sur la couchette du bas, faillit perdre l'équilibre. Raphaël, debout à un mètre d'elle, tendit instinctivement la main — pas pour la rattraper, mais à hauteur, prête. Quand il vit qu'elle se rétablissait seule, il la laissa retomber le long de son corps. Le geste avait duré une seconde. Aucun des deux ne le commenta.
Mais quelque chose, dans cette seconde, avait basculé sans bruit. Comme une cloison fine qu'on aurait poussée du doigt — pas brisée, juste fissurée, dans cette région du cœur où l'on ne va presque jamais.
Dehors, Paris commençait à se défaire en lumières floues.
Chapitre 3
Ce que la nuit oblige à dire
Pendant la première heure, ils ne se parlèrent presque pas. Raphaël s'était installé sur la tablette repliable avec un dossier qu'il avait sorti de sa valise — des feuilles tapuscrites couvertes d'annotations en marge, d'une écriture serrée. Catherine avait pris un livre, mais elle ne le lisait pas vraiment. Elle tournait les pages au rythme du train, par politesse envers le silence, en réalité plongée dans cet état particulier qui suit les concerts, où l'on est encore trop pleine pour penser, et déjà trop vide pour autre chose.
Le contrôleur passa, prit leurs billets, leur demanda à quelle heure ils souhaitaient être réveillés.
— Sept heures, dit Raphaël.
— Huit, dit Catherine.
Le contrôleur sourit, comme amusé par cette désynchronisation symbolique, et referma la porte.
À nouveau, le silence. Plus dense maintenant qu'il était choisi.
Catherine se leva pour aller au petit lavabo. L'espace entre la couchette et la tablette était si étroit que sa hanche frôla, en passant, l'épaule de Raphaël. Ce ne fut presque rien — l'effleurement d'un tissu sur un autre, une chaleur fugitive — mais Raphaël leva la tête. Leurs yeux se croisèrent. Une seconde et demie peut-être. Trop pour être un accident, trop peu pour être quoi que ce soit d'autre.
— Pardon, murmura-t-elle.
— Ce n'est rien.
Mais sa voix était plus basse qu'avant. Plus intérieure. Catherine s'en aperçut, et sa main, qui s'apprêtait à ouvrir le robinet, hésita une seconde de trop.
Elle se lava le visage à l'eau froide. Quand elle releva la tête, dans le petit miroir au-dessus du lavabo, elle vit le reflet de Raphaël qui avait baissé les yeux sur ses papiers — trop vite pour que ce soit naturel. Il l'avait regardée. Elle n'avait pas à se le demander.
Elle s'essuya lentement, prit le temps, comme on prend le temps pour se composer un visage avant d'entrer en scène.
Quand elle se rassit sur la couchette, elle ouvrit la conversation de la voix la plus neutre qu'elle put trouver.
— Vous travaillez. À cette heure.
Il leva les yeux. Eut, peut-être, l'ombre d'un sourire — mais si bref qu'elle n'en fut pas sûre.
— J'essaie, dit-il. Mais le train n'aide pas.
— Les rails ?
— L'écriture. La vibration empêche l'écriture précise.
— Alors arrêtez.
Il la regarda. Cette fois, plus longuement. Comme si on ne lui avait pas dit arrêtez depuis très longtemps.
— Vous avez probablement raison.
Il rangea le dossier, lentement, sans précipitation, comme on capitule sans le reconnaître. Catherine remarqua que ses mains étaient belles — longues, sèches, avec une cicatrice fine sur le dos de la gauche. Des mains qui avaient dû tenir autre chose que des stylos, à une époque.
— Et vous ? demanda-t-il.
— Pardon ?
— Vous lisez, mais vous ne lisez pas.
Elle eut un petit rire, surprise d'être lue elle aussi.
— Je rentre d'un concert. J'ai du mal à redescendre.
— Vous jouez de…
Il indiqua, d'un mouvement de menton, l'étui contre la cloison.
— Du violoncelle. Je rentrais à Venise voir ma mère.
Elle dit rentrais, et non vais. Il l'entendit. Il ne le releva pas.
— C'était quoi, le programme ? demanda-t-il à la place.
Catherine hésita une seconde, parce que la question, posée par d'autres, l'aurait agacée — c'était la question des gens polis. Mais lui ne semblait pas être un homme poli. Il semblait être un homme qui demandait parce qu'il voulait savoir.
— Brahms. La sonate en mi mineur.
— Allegro non troppo, murmura-t-il.
Elle resta interdite. Pas longtemps, mais assez pour qu'il s'en rende compte.
— Vous connaissez ?
— Un peu.
— Un peu, c'est une réponse d'homme qui connaît beaucoup.
Cette fois, le sourire passa — vraiment, ouvert. Furtif encore, mais réel. Et Catherine sentit, contre sa volonté, quelque chose dans sa poitrine qui se déplaçait d'un demi-centimètre.
— Mon père jouait, dit-il simplement. Le piano. Il m'a fait travailler cette sonate à quatre mains, quand j'avais seize ans. Il me hurlait dessus.
— Il avait raison ?
— Souvent, oui.
Il y avait, dans la manière dont il avait dit avait, le passé d'un homme qui n'aime pas en parler. Catherine n'insista pas. Mais elle sentit qu'elle venait, en quelques phrases, d'apprendre sur lui plus que dix dîners ne lui auraient permis. C'était l'effet du train, peut-être. L'effet de la nuit. L'effet de cette cabine où chaque mot, faute d'espace, semblait peser deux fois son poids.
Chapitre 4
Le rideau bleu
À vingt-trois heures cinquante, le contrôleur passa une dernière fois pour proposer du thé. Ils en prirent tous les deux, sans se concerter. Catherine but le sien debout, près de la fenêtre dont elle avait écarté le rideau. La nuit, dehors, était devenue totale — une nuit de campagne française, où les hameaux passaient comme des poignées de braises éparpillées dans le noir.
Raphaël s'était assis sur la couchette du bas — la sienne, par tirage au sort silencieux, était celle du haut, mais il avait choisi de s'asseoir là, en bas, parce que c'était plus pratique pour boire son thé sans renverser. Du moins c'était la raison qu'il s'était donnée.
Catherine, près de la fenêtre, ne le regardait pas, mais elle savait exactement où il était. À soixante centimètres d'elle. Peut-être moins.
— Vous voulez vous coucher ? demanda-t-elle sans se retourner.
— Quand vous voudrez.
— Je n'aurai pas sommeil avant longtemps.
— Moi non plus.
Elle sourit dans le reflet de la vitre. C'était un sourire qu'il ne pouvait pas voir — ou peut-être que si, juste à peine, dans le verre.
Elle se retourna.
— Alors restons éveillés.
Il y eut, dans cette phrase, quelque chose qui n'avait pas été dit explicitement, mais qui flottait dans la cabine comme un parfum. Restons éveillés. Comme si l'éveil était un choix qu'on faisait à deux. Comme si dormir, dans cet espace, eut été déjà une forme de retrait.
Catherine se rassit en face de lui, sur la couchette du bas, à l'autre extrémité. Leurs genoux étaient à vingt centimètres. Le plafonnier avait été baissé à mi-intensité ; seule la veilleuse jaune, près de l'oreiller, dessinait sur le visage de Raphaël des ombres douces qui descendaient le long de sa mâchoire jusqu'au creux de son col.
— Pourquoi Venise ? demanda-t-elle.
— Une signature.
— De contrat ?
— De vente. Un appartement qui appartenait à mon père.
— Vous le vendez.
— Oui.
Le mot tomba, net, sans s'expliquer. Catherine n'osa pas insister. Mais Raphaël ajouta — et il fut, lui-même, surpris de s'entendre l'ajouter :
— Il est mort il y a six mois.
— Je suis désolée.
— Vous n'avez pas à l'être.
Il dit cela sans dureté, mais avec une sorte de précision triste, comme si la formule habituelle ne s'appliquait pas, comme si elle ne devait pas être employée à perte. Catherine se tut. Elle savait, par expérience, qu'il y a des silences qui valent toutes les paroles de réconfort, et qui sont la seule politesse possible envers certaines douleurs.
— Et vous ? dit-il enfin. Pourquoi Venise ?
— C'est là que vit ma mère. Et c'est là que mon père ne vit plus.
Elle avait dit cela en regardant le sol. Lui resta immobile.
— Il est mort aussi ?
— Non. Pire, peut-être. Il est parti.
Elle releva les yeux. Les siens étaient secs, mais quelque chose y brillait — pas des larmes, autre chose. Une lassitude qui n'avait pas trouvé son repos.
— Pardon, dit-elle. Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça.
— C'est la nuit.
— Sans doute.
— Et le train.
— Aussi.
Ils sourirent ensemble, brièvement, et Catherine sentit qu'elle aurait pu se mettre à pleurer si elle s'en était autorisée. Mais elle ne s'en autorisa pas. Elle reposa sa tasse sur la tablette, et le mouvement la rapprocha de lui d'un demi-pas. Leurs genoux, à présent, étaient à cinq centimètres.
Le train, à cet instant précis, prit un aiguillage. Une secousse latérale. Le genou de Catherine toucha celui de Raphaël — une fraction de seconde — et tous deux se reculèrent en même temps, comme deux courants électriques qui se rejettent.
— Pardon, dit-elle pour la deuxième fois de la soirée.
Il ne répondit rien. Mais il ne baissa pas les yeux.
Et c'est elle, cette fois, qui dut détourner les siens.
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