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La Galerie après Minuit

  • 30 mai
  • 25 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin

La Galerie après Minuit


Chapitre 1


La première lumière


La galerie s'appelait Verre & Cendre, et Sofia Beauclair en avait fait, en sept ans, l'un des lieux les plus discrets et les plus convoités du Mile End. Un long espace de plafond haut, des murs blancs comme du papier japonais, un parquet de chêne sombre qui craquait à certaines heures comme un instrument fatigué. Le soir, lorsque les visiteurs étaient partis et que la lumière du jour s'était retirée, la galerie devenait autre chose. Une chambre intérieure. Un coffret.


Sofia aimait cette heure-là plus que toutes les autres. Elle restait, certaines nuits, après le départ de son équipe, simplement pour entendre le silence retomber sur les œuvres, comme on laisse retomber un drap. Elle relisait des dossiers, retouchait des cartels, vérifiait l'orientation d'un cadre au millimètre. Trente ans, et une réputation déjà solide : œil sûr, exigence presque cruelle, élégance froide. On disait d'elle, dans les vernissages, qu'elle souriait peu et qu'elle décidait vite. On ne disait pas qu'elle dormait mal.


Ce soir-là, elle attendait quelqu'un.


Elle avait reçu, trois semaines plus tôt, une enveloppe glissée sous la porte de la galerie. Pas d'adresse de retour. À l'intérieur, six photographies de toiles, prises dans une lumière presque liquide, et un mot écrit à la main, à l'encre noire : *Lena Costanti. Je n'expose que la nuit. Si cela vous intéresse, voici un numéro.* Sofia avait regardé les images longtemps. Des corps abstraits, des chairs déposées en couches transparentes, des hanches qui n'étaient peut-être que des collines, des bouches qui n'étaient peut-être que des plis dans la couleur. Elle avait composé le numéro le lendemain. Une voix grave, basse, posée comme une main sur une épaule. *Venez à minuit. Lundi prochain. Je vous montrerai.*


C'était ce lundi-là.


Minuit moins dix. Sofia avait éteint la plupart des spots, ne laissant qu'une rangée de lumières basses, miel pâle, le long du mur central. Elle portait une chemise noire, un pantalon coupé droit, des escarpins qu'elle ne mettait jamais en journée. Ses cheveux étaient relevés en un chignon sobre, deux mèches échappées de chaque côté du visage. Elle s'était maquillée à peine — un trait sur la paupière, une bouche nue. Elle n'avait pas su, en se préparant, à qui ce soin était destiné. Elle préférait ne pas se le demander.


La sonnette intérieure tinta. Sofia tourna le verrou.


La femme qui se tenait sur le seuil ne ressemblait à aucune des images mentales que Sofia s'était faites. Plus grande qu'elle ne l'avait imaginé, plus calme aussi. Une silhouette longue dans un manteau de laine sombre qui touchait presque le sol. Le visage encore à demi mangé par l'ombre du capuchon. Elle entra sans bruit, comme on entre dans une église qu'on connaît. Elle ne tendit pas la main. Elle inclina seulement la tête.


— Lena, dit-elle simplement.


— Sofia.


Elles restèrent un instant à se regarder, et Sofia comprit ce que voulait dire, vraiment, l'expression *présence magnétique*. Lena Costanti n'occupait pas l'espace ; elle le buvait. Le silence autour d'elle devenait plus dense, comme si l'air, à son contact, prenait un peu plus de poids. Elle avait des yeux d'un brun très sombre, presque noirs sous cette lumière, une bouche pleine sans rouge, des pommettes hautes, et une mèche de cheveux châtains qui s'échappait en désordre devant l'oreille. Vingt-sept ans peut-être, ou un peu plus — un âge difficile à fixer.


— Vous travaillez tard, dit Lena, et sa voix, en intérieur, était plus chaude qu'au téléphone.


— Vous montrez tard.


Un sourire passa, à peine, sur la bouche de l'artiste.


— C'est vrai.


Sofia lui fit signe d'avancer. Lena posa son sac, un grand portfolio noir, contre le mur, sans le décrocher tout de suite. Elle commença par marcher dans la galerie, lentement, les mains nouées dans le dos, le manteau encore sur les épaules. Elle regardait les œuvres des autres, celles qui occupaient actuellement les cimaises — une exposition collective sur la matière, des sculptures en plâtre brûlé, des photographies d'argile. Sofia, debout près du comptoir, l'observait sans rien dire. C'était la première fois qu'on visitait sa galerie comme cela, en silence absolu, comme on visite un corps endormi.


Au bout de longues minutes, Lena se retourna.


— Vous aimez les choses fragiles, dit-elle.


Ce n'était pas une question. Sofia sentit un léger frisson lui parcourir la nuque, un frisson qui n'avait rien à voir avec la température.


— J'aime les choses qui ont peur d'exister, répondit-elle.


Lena soutint son regard. Quelque chose passa, qu'elles ne nommèrent ni l'une ni l'autre. Puis l'artiste alla chercher son portfolio, le posa au sol, et l'ouvrit comme on ouvre une lettre intime. Elle en sortit, l'une après l'autre, trois grandes toiles non encadrées. Sofia s'agenouilla pour les regarder de près. La peinture y était par endroits si épaisse qu'elle semblait encore humide ; ailleurs, transparente jusqu'à la trame. Des roses brûlés, des bleus sourds, des chairs qui n'avaient pas de contour. Sofia approcha la main, sans toucher.


— Elles respirent, murmura-t-elle.


— Je préfère qu'on les regarde la nuit, dit Lena, accroupie à côté d'elle. Le jour les rend bavardes.


Leurs épaules ne se touchaient pas. Il y avait, entre elles, peut-être vingt centimètres. Sofia entendait sa propre respiration, et celle, plus lente, plus égale, de Lena. Une odeur très légère montait du manteau de l'artiste — quelque chose de sec, de boisé, peut-être un peu de térébenthine, peut-être un parfum très ancien.


— Je veux les exposer ici, dit Sofia, à voix basse. Mais pas en journée.


Lena tourna la tête vers elle. Très lentement. À cette distance, dans cette lumière, Sofia put voir le grain précis de sa peau, le minuscule défaut au coin de sa bouche, un point sombre qu'on aurait pris pour une faute d'attention de Dieu.


— Alors nous allons bien nous entendre, dit Lena.


Et Sofia, qui ne rougissait plus depuis longtemps, sentit quelque chose se réchauffer sous la chemise noire, juste à la base de la gorge.




Chapitre 2


L'odeur de la peinture fraîche


La semaine suivante, Lena commença à venir tous les soirs.

Elles avaient convenu d'un rituel sans le formuler. Lena arrivait après minuit, parfois minuit et demi, parfois plus tard. Elle frappait deux coups secs à la porte de derrière, celle qui donnait sur la ruelle, et Sofia, qui restait à la galerie sous prétexte de finaliser le catalogue, allait lui ouvrir. Lena apportait, chaque fois, une nouvelle toile, parfois deux.


Elle les laissait sécher dans la réserve, près de l'arrière-bureau, sur des chevalets improvisés. La galerie commençait à sentir autre chose : la cire du parquet, le bois ancien des cimaises, et désormais, mêlée à tout cela, l'odeur charnelle et sucrée de la peinture à l'huile fraîche.


Sofia n'aurait jamais cru qu'une odeur puisse être à ce point précise. Elle s'en surprenait, le matin, en arrivant. Elle ouvrait la porte de la réserve, fermait les yeux, et reconnaissait, sous le baume du vernis, la trace de Lena. Comme si l'artiste avait laissé quelque chose d'elle dans l'air. Elle restait là, parfois, plus longtemps que nécessaire.


Ce qui la troublait, c'était que Lena, elle, ne semblait pas troublée. Elle parlait peu, posait peu de questions. Elle s'asseyait sur le sol, dos contre le mur, jambes pliées, et regardait ses propres toiles avec l'expression d'une lectrice qui ne se laisse plus surprendre par son livre. Sofia, pour sa part, parlait davantage qu'à son habitude. Elle expliquait l'histoire de la galerie, les artistes qu'elle avait défendus, les disputes avec les collectionneurs, les vernissages qu'elle avait sauvés à la dernière minute. Elle s'entendait s'animer, et cela l'agaçait un peu.


— Vous parlez de l'art comme on parle des enfants des autres, dit Lena, un soir.


Sofia leva les yeux.


— C'est-à-dire ?


— Avec beaucoup de tendresse et un peu de distance.


Sofia laissa passer un instant.


— Et vous, comment parlez-vous du vôtre ?


— Je n'en parle pas, dit Lena. Je le fais.


C'était toute sa manière. Une économie d'elle-même, comme si chaque mot devait être payé. Elle ne disait presque rien de sa vie. Sofia avait appris, en recoupant : qu'elle avait grandi entre Montréal et Trieste, qu'elle avait quitté l'école d'art assez tôt, qu'elle vivait seule dans un atelier-loft du quartier Hochelaga dont elle ne donnait pas l'adresse. Que la nuit, c'était son climat. Le jour, expliqua-t-elle un soir, *la lumière me regarde trop*.


Sofia, qui n'avait jamais entendu personne dire une chose pareille, comprit pourtant exactement ce qu'elle voulait dire.


Le quatrième soir, Lena apporta une toile beaucoup plus grande que les autres. Elle la posa contre le mur, et resta debout devant, sans la commenter. Sofia s'approcha. Sur le fond bleu de prusse, deux formes claires se penchaient l'une vers l'autre. Aucun corps complet, seulement des ondulations, le creux d'un cou peut-être, l'arc d'une hanche. Et entre les deux formes, un espace très blanc, presque agressif, qui n'était pas vide.


— C'est l'intervalle qui compte, dit Lena sans tourner la tête.


— L'intervalle, répéta Sofia.


— L'espace entre deux corps qui hésitent.


Sofia ne bougea pas. Elle sentait, sur sa droite, la présence de Lena comme une chaleur basse. L'artiste avait laissé tomber son manteau sur le dossier d'une chaise. Elle portait un pull fin, gris foncé, à col bateau qui découvrait une clavicule longue et nette. Sofia voulait, depuis quatre soirs, regarder cette clavicule. Elle ne se l'autorisait pas.


— On dit que c'est dans cet espace-là, ajouta Lena d'une voix encore plus basse, que tout se joue.


Sofia eut soudain conscience de son propre souffle. Elle pensa, très clairement, à reculer d'un demi-pas. Elle ne le fit pas.


— Vous peignez beaucoup d'intervalles ? demanda-t-elle.


Lena tourna enfin la tête. Elle souriait sans sourire, à la commissure des lèvres seulement.


— Je n'ai peint que ça, dit-elle.


Cette nuit-là, lorsque Lena fut partie, Sofia resta longtemps debout devant la toile, dans la galerie déserte. Elle ne s'asseyait jamais à cette place. Elle préférait l'angle d'observation des collectionneurs, à six pas de l'œuvre. Mais cette fois, elle s'approcha tout près, et leva la main, et la suspendit dans l'air à quelques centimètres de la peinture, là où l'intervalle blanc séparait les deux formes. Sa paume rencontra une chaleur qui n'existait pas physiquement. Elle la sentit pourtant.


Elle baissa la main, alla chercher son manteau, et partit. Mais elle savait, en fermant la porte, qu'elle reviendrait le lendemain plus tôt que prévu.





Chapitre 3


Les pas sur le parquet


Le vernissage privé fut fixé au mois suivant. Sofia décida de ne pas faire d'invitation papier. Elle envoya, à une vingtaine de collectionneurs choisis, un simple message : *Le 14, à 23 heures. Sur place. Pas de téléphone, pas de photographe.* Elle savait qu'avec Lena, il fallait protéger un certain seuil.


Entre-temps, les visites nocturnes continuèrent. Lena venait moins souvent peindre — ses toiles étaient presque toutes prêtes — mais elle continuait de venir. Pour préparer l'accrochage, disait-elle. En réalité, elles ne parlaient parfois plus du tout d'accrochage. Elles parlaient d'autres choses, ou de rien.


Sofia avait pris l'habitude d'apporter du thé. Un thé fumé qu'elle préparait dans la petite cuisine de l'arrière-bureau, et qu'elle versait dans deux tasses dépareillées. Lena le buvait lentement, les deux mains autour de la porcelaine, en regardant par la fenêtre haute la lumière des réverbères filtrée par la ruelle. Elles parlaient à voix basse, comme par accord tacite. Le ton de la nuit, dans la galerie, ne supportait pas autre chose.


Un soir, alors qu'elles étaient toutes deux assises sur le sol, dos au mur, à la même hauteur, Sofia se surprit à dire :


— Pourquoi seulement la nuit ?


Lena resta longtemps silencieuse. Sofia crut qu'elle ne répondrait pas. C'était souvent ainsi avec elle : certaines questions tombaient dans le silence et n'en remontaient jamais.


— Parce que la nuit, dit-elle enfin, on n'a pas besoin de prétendre.


— Prétendre quoi ?


— Que la lumière nous va.


Lena tourna la tête vers Sofia. Leurs visages étaient à moins d'un mètre. Sofia regarda la ligne de sa mâchoire, plus douce de profil qu'elle ne l'avait imaginée, et ce léger creux à la base de la gorge où la peau était plus pâle.


— Vous, ajouta Lena, vous êtes une femme de la nuit. Mais vous ne le savez pas encore.


— Et qu'est-ce que c'est, une femme de la nuit ?


— Une femme qui n'a jamais été vue vraiment.


Sofia détourna les yeux, parce qu'elle ne savait pas quoi en faire. Elle but une gorgée de thé qui était devenue tiède. Elle sentait, contre son épaule gauche, la chaleur de l'épaule de Lena, à quelques centimètres seulement. Il aurait suffi d'un mouvement infime pour que les deux pulls se frôlent. Aucune des deux ne bougea.


Ce silence-là dura longtemps. Sofia entendait, dehors, une voiture qui passait, puis plus rien. Le parquet de la galerie craquait parfois, comme il craquait toujours, mais ce soir, chaque craquement semblait porteur d'un sens. Comme si la galerie elle-même retenait son souffle.


Plus tard, beaucoup plus tard, Lena se leva pour partir. Sofia l'accompagna jusqu'à la porte de derrière. Là, dans le petit sas étroit où il faisait plus froid, Lena s'arrêta et se retourna. Elle remit en place le col de son manteau, lentement.


— Sofia, dit-elle.


— Oui.


— Vous ne me regardez jamais en face quand vous me parlez.


Sofia eut, dans la poitrine, un petit choc sourd.


— Ce n'est pas vrai.


— Si. Vous regardez ma bouche, ou mes mains, ou un point juste à côté de mon oreille. Mais jamais mes yeux.


Le sang monta très vite au visage de Sofia. Elle leva les yeux. Lena la regardait, sans sourire, sans dureté. Avec une douceur qui était presque insoutenable.


— Voilà, dit Lena. Vous voyez bien que c'est possible.


Elle ouvrit la porte. Une bouffée d'air froid entra. Sofia ne sut pas si elle parla, ou si elle se contenta de hocher la tête. Lena disparut dans la ruelle, et la porte se referma.


Sofia resta longtemps debout dans le sas, sans bouger. Elle écoutait son propre cœur, qu'elle avait oublié depuis très longtemps. Il faisait, dans la cage de sa poitrine, un bruit de pas sur du parquet.




Chapitre 4


L'œuvre sans titre


Le vernissage approchait. Sofia avait préparé la salle avec une précision qui frôlait la maniaquerie. Elle avait choisi neuf toiles, parmi les dix-huit que Lena avait apportées. Elle les avait disposées selon un parcours qu'elle voyait, dans son esprit, comme une phrase musicale.


Les plus discrètes au début, près de l'entrée. Les plus chargées au fond, dans la petite salle qu'elle appelait *la chambre* — un cube à part, plus intime, dont les murs étaient peints d'un blanc presque ivoire et où une seule banquette de velours noir occupait le centre.


Trois jours avant l'ouverture, Lena vint vérifier l'accrochage. Elle entra, regarda, ne dit rien pendant un long moment. Elle marcha dans le parcours, ralentit devant certaines toiles, accéléra devant d'autres. Sofia la suivait à distance, retenant presque sa respiration. Elle n'avait jamais sollicité de jugement d'artiste avec autant d'inquiétude.


Au bout du parcours, dans la chambre, Lena s'arrêta devant la grande toile à l'intervalle blanc, celle qu'elle avait apportée le quatrième soir. C'était la pièce qui terminait l'exposition. Sofia l'avait mise là exprès. Elle savait qu'elle prenait un risque.


— Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit, dit Lena sans se retourner, sur l'intervalle.


— Oui.


— Vous l'avez mise au bout du chemin.


— Je trouvais que c'était sa place.


Lena se tourna enfin. Elle souriait à peine.


— Vous avez raison, dit-elle. C'est sa place. Mais ce n'est pas la dernière œuvre.


Sofia fronça les sourcils.


— Il en manque une.


Lena hocha la tête.


— Je voudrais ajouter une œuvre. Une seule. Que je n'ai pas encore peinte.


— Quand comptes-tu la peindre ?


Elles s'étaient tutoyées peu à peu, sans s'en rendre compte, au fil des nuits. C'était venu comme la lumière vient le matin, par paliers imperceptibles.


— Cette nuit, dit Lena. Ici. Si tu me laisses.


Sofia mit une demi-seconde de trop à répondre.


— Tu veux peindre ici ?


— J'ai besoin de cette odeur. De ce silence. De ce parquet. J'ai besoin de cette pièce-ci.


— D'accord, dit Sofia, et elle entendit sa propre voix se poser un peu trop bas.


Lena partit chercher son matériel. Quand elle revint, vers minuit et demi, elle portait deux grands sacs, une toile vierge encore tendue sur son châssis, et plusieurs pots qu'elle déposa avec une économie de gestes. Elle avait noué ses cheveux en une queue basse. Elle avait roulé les manches de son pull. Sofia voyait ses avant-bras pour la première fois — longs, fermes, marqués au creux du poignet d'une petite trace de peinture séchée, comme une lettre qu'elle aurait oublié de lire.


— Tu peux rester, dit Lena. Si tu veux.


— Tu n'es pas obligée de me le proposer.


— Je ne suis jamais obligée de rien.


Sofia s'installa sur la banquette de velours, au centre de la chambre. Elle replia les jambes sous elle. Elle aurait pu aller dans son bureau. Elle aurait pu rentrer chez elle. Elle ne fit ni l'un ni l'autre.


Lena travailla très longtemps en silence. Elle préparait ses couleurs sur une palette ovale, debout, le dos à demi tourné. Sofia voyait l'os de l'omoplate jouer sous le pull à chaque mouvement de l'épaule. Elle voyait la queue de cheval glisser d'un côté à l'autre quand Lena penchait la tête. Elle voyait aussi, parce que Lena se déplaçait régulièrement, le visage de l'artiste se concentrer, se tendre, se relâcher. Il y avait une beauté très ancienne dans cette concentration. Une beauté qu'on aurait vue dans des fresques.


Au bout d'une heure environ, Lena posa son pinceau et se retourna.


— J'ai besoin de regarder quelque chose, dit-elle.


— Quoi ?


— Toi.


Sofia ne bougea pas. Elle avait l'impression que toute la pièce s'était inclinée d'un degré.


— Tu n'es pas mon modèle, dit-elle d'une voix qu'elle voulait égale.


— Non. Je n'ai pas besoin que tu poses. J'ai besoin de te regarder pendant que je peins. C'est tout.

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