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Le Train pour Nice

  • 5 juin
  • 18 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin

Le Train pour Nice


Chapitre 1


Juliette posa sa valise sur le quai numéro douze à vingt heures quarante-sept. La gare de Lyon vibrait de cette agitation particulière des départs nocturnes : voix amorties, annonces qui se perdaient sous la verrière, odeur tiède de métal et de café froid. Elle releva le col de son manteau de laine, non pas qu'il fît vraiment froid en cette fin de septembre, mais par ce geste qu'elle avait depuis l'adolescence, une manière de se replier sur elle-même avant l'inconnu.


Le Train pour Nice — train de nuit, cabine couchette quatre places, voiture huit — l'attendait, long ruban d'acier sombre où s'allumaient une à une les fenêtres comme autant de petites scènes éclairées. Juliette avait choisi ce voyage plutôt que l'avion par une forme d'aristocratie intime. Elle aimait le temps long, les fenêtres qui défilent, la suspension entre deux vies. À Nice, elle devait livrer dans trois jours un appartement haussmannien réaménagé pour un client qu'elle n'avait jamais rencontré ; à Paris, elle laissait l'éclatement récent d'une histoire de six ans avec Hélène. Le train, donc. Le train, et la nuit.


Elle présenta son billet, monta les trois marches étroites, suivit le couloir où la moquette épaisse étouffait les pas. Cabine 38. Elle glissa la porte et découvrit l'espace : quatre couchettes, deux à gauche, deux à droite, séparées par un couloir de soixante centimètres tout au plus. Une petite tablette repliable, un lavabo dissimulé sous un panneau, des draps pliés au pied de chaque lit, un éclairage bleuté qui transformait l'aluminium en quelque chose de lunaire.


Elle posa sa valise sur la couchette inférieure droite, retira son manteau, et c'est à ce moment-là qu'elle entendit, dans le couloir, le bruit d'une autre valise — des roulettes, un pas léger, la voix d'un contrôleur qui disait *bonsoir madame, cabine 38, c'est juste là*.


La porte glissa.


Camille entra. Juliette eut, pendant une seconde, l'impression que l'éclairage de la cabine avait changé d'intensité.


C'était une femme un peu plus jeune qu'elle, vingt-six, vingt-sept ans peut-être, vêtue d'un pantalon de toile sombre, d'un pull en cachemire couleur sable, un sac d'appareil photo en bandoulière sur l'épaule. Cheveux châtains coupés au-dessus des épaules, sans apprêt, l'air d'avoir été repris à la main quelques heures plus tôt. Elle dit *bonsoir* d'une voix grave et posée, et ce *bonsoir* n'était pas neutre : il portait déjà l'intelligence d'un regard qui prend la mesure des choses, qui décide en un instant si l'on va se gêner mutuellement ou se choisir.


— Bonsoir, répondit Juliette.


Elle s'entendit dire ce mot très simple comme s'il fallait y mettre, dès la première syllabe, la mesure exacte de ce qu'elle voulait, ou ne voulait pas, partager.


— On est seules pour les quatre places, dit Camille en consultant son billet. Le contrôleur me l'a confirmé. Personne n'embarque jusqu'à Marseille, et personne ne descend non plus.


Juliette hocha la tête. Elle se déplaça pour laisser passer Camille, qui glissa son sac sous la couchette inférieure gauche, juste en face d'elle. Quatre-vingts centimètres séparaient leurs deux lits. Camille s'assit, ôta ses chaussures, releva les pieds, et leurs regards se croisèrent dans la lumière bleutée.


Le train, dehors, s'ébranla.




Chapitre 2


Pendant les vingt premières minutes, elles ne parlèrent presque pas. La banlieue défilait, grise et phosphorescente, et Juliette s'occupait à ranger, à plier son manteau, à sortir un livre qu'elle savait déjà ne pas pouvoir lire. Camille, en face, avait sorti son appareil photo, un boîtier ancien, en métal patiné, et l'essuyait avec un chiffon doux. Le geste était lent, précis, presque tendre. Juliette voyait, du coin de l'œil, les doigts longs aux ongles courts, sans vernis, et la manière dont la lampe de cabine accrochait la peau au creux du poignet.


Camille leva les yeux.


— Vous descendez à Nice, ou avant ?


— À Nice, dit Juliette. Et vous ?


— Nice aussi. Je couvre un mariage en bord de mer, à Villefranche. Un mariage que je n'avais pas envie de faire, mais on m'a beaucoup insisté.


Elle eut un demi-sourire qui n'était pas un sourire de circonstance. C'était un sourire qui s'excusait à peine, qui posait déjà, dans la cabine, l'idée que l'on pouvait avoir des goûts, des refus, des préférences, et que l'autre, peut-être, allait comprendre sans qu'on développe.


— Vous êtes photographe, alors.


— Plutôt portraits, plutôt nuit. Le mariage, ce n'est pas mon univers. Mais on paie bien et je voulais voir la mer en automne.


Juliette répondit qu'elle, elle voyageait pour le travail aussi — architecte d'intérieur, livraison d'un appartement. Elle s'entendit donner ces informations avec une retenue qu'elle ne pratiquait pas, d'ordinaire, avec des inconnues. Quelque chose, dans la voix de Camille, dans la lenteur de ses gestes, dans la manière qu'elle avait de ne pas occuper tout l'espace verbal, l'invitait à mesurer ses propres mots.


Le train prit de la vitesse. Les lumières de la banlieue cédèrent à des champs noirs, à des plaines, à des fenêtres très éloignées dans la campagne, isolées comme des phares. La cabine se mit à osciller doucement, latéralement, et Juliette sentit ce mouvement dans tout son corps — dans ses chevilles, dans le bas du dos, dans la mâchoire. Camille rangea son appareil dans son sac et tira de sa poche un petit carnet noir, qu'elle ouvrit sur ses genoux. Elle écrivait. Juliette baissa les yeux sur son livre — un essai sur les jardins italiens — sans en lire un seul mot.


Pendant un long moment, on n'entendit que le frottement sourd des roues, le grincement très lointain du métal, le bruit du stylo de Camille sur le papier. Juliette suivit, sans le vouloir, le rythme de ce stylo : trois mots, une pause, deux mots, une pause longue, puis une phrase entière. Elle imaginait, malgré elle, ce que pouvait écrire Camille à dix heures du soir dans un train qui descend vers la Méditerranée. Une lettre ? Un journal ? Une liste de prénoms ?


Camille leva la tête.


— Excusez-moi. Le bruit du stylo, vous le supportez ?


— Très bien.


— Certaines personnes ne supportent pas.


— Pas moi.


Camille sourit, plus franchement cette fois, et continua. Mais Juliette comprit, à ce moment-là, qu'on venait de poser entre elles, sans le formuler, le premier accord d'une attention réciproque. Camille écoutait Juliette qui écoutait Camille. Et ni l'une ni l'autre ne ferait semblant de lire.




Chapitre 3


Vers vingt-deux heures, Camille proposa d'aller au wagon-restaurant. Elle dit *je n'ai pas vraiment dîné, et il paraît qu'ils ont du vin correct*. Juliette accepta sans réfléchir, par une forme de courage rare chez elle, ou peut-être par lassitude du contrôle. Le couloir du train tanguait davantage que la cabine.


Elles avancèrent l'une derrière l'autre, et Juliette, qui passait la première, sentit derrière elle la respiration de Camille, le frôlement de son pull contre la paroi capitonnée, l'odeur très légère d'un parfum qui n'était ni floral ni gourmand — quelque chose de boisé, de sec, presque viril dans sa sobriété. À chaque secousse, Juliette devait poser la main au mur, et à chaque secousse, le déséquilibre la rapprochait de l'épaule de Camille, sans qu'elles se touchent jamais vraiment.


Le wagon-restaurant était presque vide. Trois passagers solitaires, un couple âgé, un serveur fatigué qui leur indiqua une table près de la fenêtre. Elles s'assirent face à face. Camille commanda un verre de côtes-du-rhône, Juliette la suivit. Une assiette de fromage, du pain, des olives noires. Dehors, la nuit ne montrait rien : seulement, parfois, le scintillement très bref d'une lumière, comme un signal qu'on ne saurait jamais décrypter.


— Vous voyagez souvent en train de nuit ? demanda Camille.


— Très rarement. Je voulais une frontière.


— Une frontière ?


Juliette hésita. Elle n'avait pas prévu de dire cela. Mais le vin, la pénombre du wagon, la voix posée de Camille en face d'elle, formaient ensemble une de ces conjonctions où l'on s'entend dire des choses qu'on ne savait pas avoir formulées.


— Une frontière entre ce que je quitte et ce vers quoi je vais.


Camille la regarda. C'était un regard qui ne pressait pas. Qui laissait Juliette en paix avec la phrase qu'elle venait d'offrir. Puis elle dit, doucement :


— Le train fait bien ce travail-là. Il enlève les jours qu'on traverse en vous laissant croire qu'on dort.


Juliette sentit, dans sa poitrine, quelque chose se déplacer — non pas se serrer, non pas s'ouvrir, mais glisser, comme une plaque tectonique de la pudeur qui aurait cédé d'un demi-millimètre.


Elles parlèrent un peu, après cela. De villes qu'elles aimaient — Lisbonne, Trieste, une fois Beyrouth pour Camille. De solitudes acceptées. De clients impossibles. Elles évitèrent, comme par une politesse plus ancienne qu'elles, les histoires sentimentales explicites, mais Juliette comprit, à un détour de phrase — *celle avec qui je vivais alors* — que Camille parlait d'une femme. Et Camille comprit, à un autre détour — *je viens de défaire un appartement à deux* — que Juliette parlait aussi d'une femme. Ces deux compréhensions ne furent jamais énoncées. Elles s'installèrent dans le silence d'après, entre deux gorgées de vin, comme deux galets posés au fond d'un verre.


Le train traversa une gare sans s'arrêter. Le wagon trembla. Le verre de Juliette glissa de deux centimètres sur la table. Camille avança la main pour le retenir et frôla, brièvement, le bout des doigts de Juliette.


Ni l'une ni l'autre ne retira sa main tout de suite.




Chapitre 4


Quand elles revinrent à la cabine, il était bientôt vingt-trois heures trente. Le couloir était désert. Les portes des autres cabines étaient toutes fermées, on entendait derrière l'une d'elles un enfant qui pleurait doucement, derrière une autre une voix masculine qui parlait au téléphone en allemand, étouffée. Camille fit glisser la porte de leur cabine.


Elles entrèrent. Refermèrent. Juliette sentit, dans le geste qu'elle eut pour pousser le loquet, une seconde de trouble : ce loquet, modeste, en plastique noir, signifiait quelque chose qu'elle n'avait jamais éprouvé avec autant de netteté. Il signifiait que pendant les huit prochaines heures, il n'y aurait, dans cet espace, qu'elles deux. Aucune intrusion. Aucune issue immédiate.


— Je peux baisser la grande lumière ? demanda Camille.


— Oui.


Camille tira la chaîne du plafonnier. Il ne resta plus que les deux veilleuses bleues, l'une au-dessus de chaque rangée de couchettes. La cabine devint un aquarium très lent, où les meubles d'aluminium se fondaient dans une obscurité tiède.


Elles se changèrent à tour de rôle, en s'absentant chacune une minute dans le minuscule cabinet de toilette du fond du couloir. Quand Juliette revint, vêtue d'un pantalon de pyjama gris et d'un tee-shirt à manches longues blanc, Camille était déjà assise sur sa couchette du bas, en débardeur noir et short long, ses pieds nus dépassant légèrement vers le couloir étroit. Juliette détourna les yeux, par discipline, et s'assit sur sa propre couchette, en face. Leurs genoux étaient à quarante centimètres l'un de l'autre.


— Je prends celle du bas, ça vous va ?


— Très bien, dit Juliette. J'ai souvent le vertige, je vais prendre celle du haut.


— Vous êtes sûre ? Vous pouvez aussi prendre celle du bas, je monte volontiers.


— Non, montez pas. Je préfère, vraiment.


C'était un mensonge tendre. Juliette n'avait pas vraiment le vertige. Elle voulait simplement, désespérément, une cloison de plus entre elle et cette femme.


Camille n'insista pas. Elle s'allongea, tira le drap léger jusqu'à la taille. Juliette grimpa à l'échelle. La couchette du haut était étroite, le plafond très proche, l'air un peu plus chaud. Elle s'allongea sur le dos, le drap remonté sur la poitrine, et regarda la veilleuse bleue intégrée à la paroi, à quelques centimètres de son visage. Sous elle, à un mètre et demi, Camille respirait. Juliette n'entendait pas tout de suite sa respiration, mais elle savait qu'elle l'entendrait bientôt.


Le train avait pris son rythme de croisière. Le balancement était régulier, profond, presque utérin. À chaque jointure de rail, un *toc-toc* sourd traversait le wagon. Le bruit de fond — ce frottement continu des roues, ce souffle métallique très grave — était devenu un bourdonnement de l'épaisseur du sang.


— Vous arrivez à dormir, dans les trains ? demanda Camille, plus bas qu'avant.


— Pas vraiment.


— Moi non plus.


Un silence. Puis :


— Je vais éteindre ma veilleuse, dit Camille. Vous voulez la vôtre allumée ?


— Éteignez tout, dit Juliette.


La cabine bascula dans le noir presque complet. Il restait seulement, sous la porte, une ligne très fine de lumière jaune du couloir, et, par instants, le passage clignotant d'un signal extérieur qui faisait, sur les parois, une fraction de seconde, le dessin d'un éclair pâle.


Juliette ferma les yeux et entendit, enfin, la respiration de Camille.

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