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La Danseuse et la Chorégraphe

  • 4 juin
  • 23 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 juin

La Danseuse et la Chorégraphe


Chapitre 1


Le premier regard


Montréal avait disparu sous une neige têtue depuis trois jours. Du dernier étage de l'ancien entrepôt reconverti en studios, on voyait la ville s'effacer derrière un voile blanc, et le fleuve, au loin, semblait s'être figé pour ne plus jamais bouger. Noémie poussa la lourde porte vitrée à six heures et demie du matin, les cheveux encore humides de la douche, son sac noir glissant sur l'épaule. L'odeur du parquet ciré, du chauffage à bout de souffle, de la transpiration ancienne lui sauta au visage comme une promesse familière. C'était là que sa vie battait. Ici, et nulle part ailleurs.


Elle traversa le couloir blanc, ses pas étouffés sur le linoléum, et s'arrêta devant la baie qui donnait sur le grand studio. Quelqu'un était déjà là.


Solène Valenti se tenait debout au centre du plateau, immobile, les bras croisés sur un pull noir trop large pour sa silhouette mince. Elle ne dansait pas, elle ne s'échauffait pas, elle regardait simplement le mur de miroirs comme si elle y cherchait une faille. Noémie l'avait vue en photo, dans les revues, dans les programmes des grandes scènes européennes, mais aucune image ne préparait à cette présence-là. Elle ressemblait à une lame que personne n'aurait osé toucher. La lumière bleue du petit matin coulait par les hautes fenêtres et se posait sur ses cheveux noirs, coupés courts, sur sa nuque pâle, sur l'arête nette de sa mâchoire. Tout en elle paraissait taillé, mesuré, intouchable.


Noémie déglutit. Elle aurait voulu reculer, attendre qu'arrivent les autres, se cacher dans le sas du vestiaire pour respirer un peu. Mais la chorégraphe tourna la tête, lentement, sans surprise, comme si elle l'avait sentie venir.


— Vous êtes en avance, dit-elle.


Sa voix était basse, presque rauque, traversée par un accent qu'on ne plaçait pas tout à fait. Pas un reproche. Pas un compliment non plus. Un simple constat clinique.


— Je préfère, répondit Noémie en s'avançant. M'échauffer seule.


Solène la regarda un instant de trop. Une seconde, deux. Le genre de silence qui changeait la température d'une pièce. Puis elle hocha la tête et reporta les yeux vers le miroir.


— Allez-y. Je ne vous dérange pas.


Noémie aurait préféré qu'elle dérange. Cette indifférence-là faisait plus de bruit qu'un ordre. Elle posa son sac dans un coin, retira sa veste, le pull, garda le bas de jogging noir et le débardeur gris, s'assit sur le parquet et commença ses étirements à même le sol, dos à la chorégraphe. Elle sentait le froid traverser le tissu, mordre la peau des hanches, ranimer doucement les muscles. Au-dessus d'elle, dans la cage de verre, la neige tombait à gros flocons, et l'on entendait, étouffés, les bruits du chasse-neige sur Sainte-Catherine.


Quelque chose la trahit. Peut-être un appel d'air, peut-être l'instinct du corps qui se sait observé. Elle leva les yeux vers le miroir, et son regard rencontra celui de Solène.


La chorégraphe ne détourna pas les yeux. Elle ne sourit pas non plus. Elle la regardait comme on regarde un instrument qu'on essaie d'évaluer avant de jouer, le poids, l'équilibre, la justesse. Mais sous l'évaluation, sous le calme parfaitement posé du visage, il y avait autre chose. Une attention qui n'avait rien à voir avec le métier. Une attention nue, qui ne se savait peut-être pas elle-même.


Noémie sentit la chaleur monter dans son cou, et elle baissa la tête, vite, presque coupable. Le miroir restait dans son champ de vision. Solène n'avait pas bougé. Solène la regardait encore.


À sept heures, les autres arrivèrent. Voix, rires, claquements de porte, sacs qui tombaient. Le studio se remplit du désordre habituel des compagnies, et Solène, alors, se détourna enfin. Elle alla saluer le pianiste accompagnateur, échangea trois mots avec l'assistante. Elle ne regarda plus Noémie pendant toute l'heure qui suivit.


Mais lorsque la première répétition commença, et que Noémie prit sa place sur la diagonale, elle savait, sans avoir besoin de vérifier, que les yeux gris de Solène Valenti étaient revenus sur elle. Et elle savait aussi, déjà, dans une zone trouble d'elle-même, qu'elle allait passer les semaines suivantes à attendre ce regard comme on attend un verdict.




Chapitre 2


La main sur l'épaule


La création s'appelait *Nord*. Solène l'avait imaginée comme une longue traversée à deux corps, une histoire sans mots où deux femmes se cherchaient et se manquaient dans une géographie glacée. Noémie tenait l'un des rôles principaux, en duo avec Yara, une danseuse plus âgée, brillante, généreuse. Solène voulait que tout passe par la peau, par la respiration, par l'épuisement. Pas d'effet, pas de joliesse. La vérité du corps quand il n'a plus la force de mentir.


Au troisième jour de répétition, elle s'arrêta au milieu d'un solo de Noémie, et le silence qui tomba fit baisser la tête à toute la salle.


— Recommencez.


Noémie reprit, le souffle déjà court. Elle savait que quelque chose n'allait pas dans l'extension de la jambe gauche, dans la torsion du buste, mais elle ne voyait pas où. La phrase finie, elle se redressa, les cheveux collés aux tempes. Solène s'avança.


Elle traversa le parquet sans bruit, comme si le bois ne la pesait pas. Elle avait toujours ce même pull noir, les mêmes pantalons sombres, ce vêtement quasi rituel qui faisait d'elle une ombre rectiligne contre la lumière des miroirs. Elle s'arrêta à un demi-pas. Noémie sentit la présence avant de la voir, la chaleur très légère d'un autre corps tout proche.


— Tu fais ça avec l'épaule, dit-elle, en passant pour la première fois au tutoiement, sans s'en apercevoir, ou en ayant trop bien conscience. Et tu coupes la ligne.


Et elle posa la main.


Une paume large, ferme, exactement entre l'omoplate et la colonne. Sa main n'était pas froide, malgré la fraîcheur du studio. Elle n'était pas chaude non plus, exactement. Elle était présente, et c'était presque pire. Noémie ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit, parce que les fermer aurait été un aveu.


— Là, dit Solène. Tu sens où ça bloque ?


Sa voix était plus basse encore qu'à l'ordinaire, juste derrière l'oreille. Noémie hocha la tête, incapable d'autre chose. La main de Solène glissa lentement, suivit la ligne d'un muscle, redessina la trajectoire qu'aurait dû prendre le mouvement. Une autre main vint se poser sur sa hanche, légère, pour corriger l'inclinaison du bassin.


— Là, c'est ta diagonale. Si tu n'as pas cette ligne-là, tu n'as plus rien.


— D'accord, souffla Noémie.


Sa propre voix lui parut étrangère. Trop douce, trop poreuse. Elle aurait voulu prendre un ton plus professionnel, plus net, plus adulte, mais sa gorge ne lui obéissait plus. Dans le miroir, en face, elle se vit, le débardeur trempé de sueur entre les omoplates, et derrière elle, plus grande de quelques centimètres seulement, Solène Valenti, le visage absolument calme, les mains posées sur elle avec une précision presque irritante. Elle ne pouvait pas regarder ce reflet trop longtemps. Elle ne pouvait pas non plus s'en empêcher.


— Recommence.


Solène recula d'un pas. La main quitta son dos. La peau, en dessous du débardeur, garda l'empreinte exacte de la paume, comme si la chaleur avait imprimé une marque qu'il faudrait plusieurs heures pour effacer. Noémie reprit la phrase, et cette fois, sa diagonale était juste. Elle savait qu'elle était juste à la lourdeur soudaine du silence, à la respiration retenue de Yara dans le coin, au léger hochement de tête de la chorégraphe.


— Bien, dit Solène. C'est ça que je veux.


Elle ne souriait pas. Elle ne souriait jamais. Mais ses yeux, une fraction de seconde, parurent moins gris.


Le reste de la matinée passa dans un brouillard. Noémie travaillait, écoutait, recommençait, mais une partie d'elle, quelque part entre l'épaule et la nuque, ne pouvait plus oublier où la main s'était posée. À midi, dans le vestiaire, elle s'assit sur le banc, ouvrit son sac, et resta les yeux dans le vide. Yara, à côté d'elle, lui tendit une bouteille d'eau.


— Elle est dure avec toi, dit Yara doucement.


— Non.


— Si.


— Non, répéta Noémie. Elle est juste précise.


Yara la regarda un long instant, hocha la tête, et n'insista pas. Mais Noémie, en se changeant, eut le sentiment trouble que Yara avait vu quelque chose qu'elle-même n'osait pas encore nommer. Et que ce quelque chose, peut-être, n'avait rien à voir avec la précision.



Chapitre 3


La fatigue qui révèle


La deuxième semaine, le froid s'aggrava. Les températures tombèrent à moins vingt-deux, et le studio, malgré le chauffage qu'on poussait à fond dès l'aube, gardait dans les coins une humidité minérale qui ne partait jamais. Les danseuses arrivaient enveloppées dans plusieurs couches de laine, et il fallait une demi-heure pour que les muscles se réveillent vraiment. Solène, elle, ne semblait jamais avoir froid. Elle ne semblait jamais rien ressentir.


Sauf que Noémie commençait à voir, à voir vraiment. Et ce qu'elle voyait l'empêchait de dormir.


Une veine sur la tempe de Solène, qui battait quand un mouvement n'allait pas. La façon dont elle se mordait l'intérieur de la joue avant de donner une indication difficile. Le geste mécanique, dix fois par jour, par lequel elle passait la main dans ses cheveux courts quand elle pensait, et qui dévoilait, une seconde, la peau pâle derrière l'oreille. Personne d'autre, dans la compagnie, ne semblait remarquer ces choses-là. Noémie, elle, ne voyait plus qu'elles.


Le mercredi, ils répétèrent jusqu'à dix heures et demie du soir. Solène avait décidé qu'il fallait reprendre la troisième séquence, encore, et encore. À neuf heures, Noémie sentait le tremblement caractéristique dans ses cuisses, le tremblement qui annonce que les muscles ne tiendront plus très longtemps. À dix heures, elle ne tenait plus que par orgueil et par autre chose qu'elle ne nommait pas.


— Encore une fois.


— Solène, intervint l'assistante. Elles sont mortes.


Solène se tourna vers elle. Le regard fit reculer l'assistante d'un demi-pas.


— Encore une fois.


Elles recommencèrent. Noémie, en se relevant d'un porté avec Yara, sentit son équilibre céder. Une fraction de seconde, le plancher devint flou. Elle vacilla.


Elle ne tomba pas, parce que quelqu'un l'avait retenue.


Solène l'avait rattrapée par le coude, et par la taille, exactement, comme si elle avait prévu la chute avant elle-même. Le geste avait été d'une rapidité animale. Noémie se retrouva debout, debout contre le pull noir, le visage tout près de la base du cou de Solène, là où l'on voyait la clavicule fine sous le col. Elle sentit, très précisément, l'odeur de la peau de l'autre femme. Un parfum sec, à peine sucré, mêlé à la sueur fine de toute une journée. Quelque chose en elle se brisa net.


Solène la maintenait. Trop longtemps, peut-être. Une seconde, deux. Sa main, sur la taille de Noémie, était parfaitement immobile, mais l'on aurait dit que tout l'air autour s'était condensé là, dans le creux de cette paume.


— Ça va ? demanda Solène. À voix basse, comme on parle dans une église.


Noémie acquiesça, sans confiance dans ses propres mots. Solène la lâcha alors, lentement, en s'assurant qu'elle tenait sur ses jambes, et recula d'un pas, et d'un autre, et c'était comme si chaque centimètre repris coûtait quelque chose à toutes les deux.


— On arrête, dit Solène, sans lever la voix.


Et elle se détourna, et alla vers la table où traînaient son carnet et son écharpe, et l'on entendit, parce qu'elle ne se contrôlait peut-être plus tout à fait, que sa respiration, à elle aussi, était un peu plus courte qu'à l'ordinaire.


Yara prit Noémie par le bras, la fit asseoir sur le banc latéral. Quelqu'un apporta de l'eau, une serviette, un sourire inquiet. Noémie regardait droit devant elle, dans le miroir. Solène, là-bas, lui tournait le dos. Elle rangeait ses affaires avec une lenteur étrange, méthodique, et Noémie sut, à la raideur des épaules, que la chorégraphe ne lui tournait pas le dos par hasard.


Dehors, sur la rue, la neige n'arrêtait plus. Quand Noémie sortit, le visage cinglé par le froid, elle s'aperçut qu'elle avait laissé son écharpe dans le studio. Elle remonta.


La porte du grand studio était entrouverte. À l'intérieur, dans la lumière éteinte, seule la veilleuse au-dessus de la sortie d'urgence diffusait un halo bleuté. Solène était assise par terre, dos contre le miroir, les jambes pliées contre la poitrine, le front sur les genoux. Immobile. Comme une statue qu'on aurait posée là par mégarde.


Noémie ne fit pas un bruit. Elle prit l'écharpe sur le banc, et redescendit l'escalier, le cœur martelant ses côtes. Sur le trottoir, dans la neige, elle resta une longue minute à respirer.


Elle venait de voir Solène Valenti vulnérable. Personne d'autre, peut-être, n'avait jamais vu cela.


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