La Maison de Campagne
- il y a 6 jours
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Chapitre 1
L'arrivée
La voiture quitta la route principale en grondant doucement, et Isabella sentit le gravier crisser sous les pneus comme une vieille mélodie. Les cyprès se découpaient contre un ciel d'une intensité presque irréelle, ce bleu provençal qui semble avoir été pensé par un peintre amoureux. Elle descendit la vitre, et l'air entra d'un coup — chaud, lourd, saturé de lavande et de pin chauffé par le soleil.
— Tu n'as pas changé d'un iota, murmura-t-elle.
La maison apparut au bout de l'allée, exactement comme dans son souvenir. Pierres dorées, volets bleu délavé, glycine envahissante qui croulait au-dessus de la porte. Sa grand-mère y avait vécu trente-cinq étés, et c'était dans cette cuisine voûtée qu'Isabella avait, à neuf ans, embrassé Clara pour la première fois — un baiser maladroit derrière les rideaux de toile écrue, une expérience d'enfants qu'elles avaient ensuite rangée dans le tiroir des choses inavouables.
Vingt-quatre ans plus tard, elle revenait. Avec Clara.
Elle coupa le moteur. Le silence l'enveloppa, un silence plein — le crissement des cigales, le froissement d'un olivier, le bourdonnement lointain d'une abeille. Marc, son mari, était à Genève pour la semaine. Une conférence sans fin. Il avait à peine levé les yeux quand elle lui avait dit qu'elle partait quelques jours à la campagne avec une amie d'enfance. *Amuse-toi bien, chérie.* Elle l'avait embrassé sur le front comme on embrasse un meuble familier.
Le bruit d'un autre moteur la tira de sa rêverie. Une petite décapotable verte remontait l'allée, soulevant un nuage de poussière dorée. Clara était au volant, lunettes de soleil noires, cheveux châtains rassemblés à la va-vite, un sourire qui semblait être un événement météorologique à lui seul.
— Tu m'as battue de cinq minutes, espèce de tricheuse !
Clara claqua la portière, fit le tour de la voiture en quelques enjambées, et avant qu'Isabella ait pu prononcer un mot, elle l'avait prise dans ses bras. Une étreinte de Clara, c'était toujours un événement complet — les côtes contre les côtes, la chaleur d'une joue contre une tempe, l'odeur d'une peau particulière. Clara sentait l'agrume frais et quelque chose de plus profond, plus animal, qu'Isabella ne sut nommer immédiatement.
— Tu m'as manqué, dit Clara dans son oreille. Tu m'as terriblement manqué.
Isabella ferma les yeux un instant. Trois ans. Elles ne s'étaient pas vues en chair et en os depuis trois ans, des messages éparpillés, des appels trop courts, des vies qui se croisent et se manquent. Et là, soudain, ce corps mince et chaud contre le sien.
— Toi aussi, souffla-t-elle. Plus que tu ne le crois.
Elles se séparèrent, mais à peine. Clara la tint par les bras, à bout de bras, et la regarda longuement. Ses yeux étaient verts avec des éclats d'or — Isabella avait oublié à quel point.
— Tu es magnifique, Bella. Sérieusement, c'est insupportable.
— Tais-toi.
— Non. C'est vrai.
Isabella sentit ses joues chauffer, et elle eut honte de cette rougeur, honte qu'à trente-trois ans, un compliment de Clara puisse encore lui faire ça. Elle se détourna en riant, attrapa sa valise dans le coffre, et marcha vers la maison comme si elle cherchait à fuir quelque chose.
La porte s'ouvrit avec son grincement de toujours. À l'intérieur, l'odeur de la pierre fraîche, de la cire d'abeille, du linge oublié dans une armoire. La lumière tombait en flaques jaunes sur les tomettes. Clara la suivit, regarda autour d'elle, et émit un long sifflement bas.
— J'avais oublié. J'avais complètement oublié. C'est ici qu'on faisait des cabanes sous la table.
— Et qu'on volait des cerises.
— Et qu'on dormait dans la même chambre.
Le mot tomba comme une pièce sur le carrelage. *La même chambre.* Isabella sentit quelque chose se contracter en elle, brièvement, puis se desserrer.
— Il y a deux chambres au premier, dit-elle un peu trop vite. Je t'ai pris celle qui donne sur les lavandes.
— Comme c'est gentil de ta part, dit Clara, et son sourire avait quelque chose d'imperceptiblement moqueur, quelque chose qui semblait dire : *je sais.*
Mais elle ne dit rien d'autre, et elles montèrent l'escalier de bois ciré, et le week-end commença.
Chapitre 2
Le déjeuner sous la treille
Elles déjeunèrent dehors, sous la treille, là où les feuilles de vigne tissaient un treillis d'ombre tachetée. Isabella avait sorti la nappe de lin blanc, les assiettes ébréchées de sa grand-mère, deux verres à vin qui ne s'assortissaient pas. Sur la table : tomates noires de Crimée encore tièdes du jardin, mozzarella di bufala dégoulinante, basilic arraché en touffes, du pain rustique, une bouteille de rosé pâle qui transpirait sa fraîcheur.
Clara s'était changée. Elle portait une robe d'été en lin écru, sans manches, qui s'arrêtait au-dessus du genou. Ses jambes étaient longues, fines, dorées d'un hâle de fin de juin. Elle s'était attaché les cheveux sur la nuque, et quelques mèches échappées tombaient devant ses oreilles.
Isabella, elle, avait gardé sa tenue de voyage : une chemise de soie noire ouverte sur une camisole, un pantalon ample de coton crème. Ses cheveux noirs, longs, descendaient en vagues lourdes sur ses épaules. Elle avait toujours été la plus voluptueuse des deux — hanches pleines, poitrine généreuse — quand Clara avait gardé cette silhouette d'athlète, presque androgyne, des épaules carrées et un ventre plat de nageuse.
— Raconte-moi, dit Clara en versant le vin. Tout. La vraie vie, pas la version Instagram.
Isabella but une gorgée. Le vin était sec, minéral, presque salin.
— Il n'y a pas grand-chose à raconter. Le cabinet va bien. Marc va bien. Tout va bien.
— Tout va bien, répéta Clara, et elle laissa la phrase suspendue comme une question.
Isabella la regarda. Clara avait toujours su lire en elle comme dans un livre ouvert, depuis qu'elles avaient sept ans et qu'elles partageaient un petit-déjeuner dans la cuisine de sa grand-mère.
— Marc est… Marc. Il est gentil. Il est absent. Nous sommes mariés depuis sept ans et je crois que nous nous parlons en moyenne quatorze minutes par jour.
— Quatorze ?
— J'ai chronométré une fois. Par curiosité.
Clara rit, un rire grave, doux, qui semblait sortir du fond de sa poitrine.
— Bella, ma Bella. Tu es la seule personne au monde qui chronomètrerait sa propre conversation conjugale.
— C'est terrible ?
— C'est triste.
Isabella détourna le regard. Une abeille tournait autour de son verre. Au loin, un coup de vent faisait onduler les rangs de vigne comme une mer verte.
— Et toi ? Toujours célibataire ?
— Toujours libre, corrigea Clara. Ce n'est pas la même chose.
— Une grande différence.
— Énorme. J'ai eu une histoire au printemps. Une violoncelliste. Elle s'appelait Margot. Très belle, très intense, très compliquée. On s'est quittées en juin.
— Qui a quitté qui ?
Clara haussa une épaule.
— On s'est quittées. C'est plus juste comme ça. Elle voulait s'installer. Je voulais respirer. Tu connais l'histoire.
Isabella la connaissait, oui. Clara n'avait jamais vécu avec personne plus de huit mois. Pas par cruauté, mais par une espèce d'instinct vital, comme une plante qui a besoin de plein soleil et de plein vent.
— Tu n'as jamais été tentée ? demanda Isabella. De te poser ?
Clara la regarda longuement par-dessus son verre. Ses yeux verts s'étaient assombris, peut-être à cause de l'ombre.
— Une fois.
— Une fois ?
— Une seule fois dans ma vie. Mais elle s'est mariée avec un homme.
Le silence tomba comme un voile lourd. Isabella sentit son cœur battre dans sa gorge, dans ses tempes, dans le creux de ses poignets. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, n'importe quoi, mais aucun mot ne vint.
Clara sourit, et le sourire effaça tout, ou fit semblant.
— Mange tes tomates, elles sont divines. Et ressers-moi du vin, je n'ai pas l'intention d'être sobre avant lundi.
Isabella obéit, et elles parlèrent d'autre chose, mais quelque chose s'était fendu, quelque part, et l'air ne pesait plus tout à fait pareil.
Chapitre 3
La piscine
Vers seize heures, la chaleur devint compacte, presque liquide. La pierre du dallage brûlait sous les pieds nus. Les cigales, atrocement bruyantes, semblaient hurler le désir du monde entier.
— Piscine, déclara Clara. Maintenant. Ou je meurs.
La piscine était petite, rectangulaire, taillée à flanc de coteau, entourée de lavande et de romarin. L'eau y était d'un bleu turquoise irréel, immobile, miroitante. Isabella alla chercher des serviettes dans l'armoire de l'entrée. Quand elle redescendit, Clara avait déjà retiré sa robe et plongeait, dans un éclair de peau dorée et d'eau qui éclate.
Elle remonta à la surface en riant, secouant ses cheveux trempés.
— Viens ! Elle est parfaite !
Isabella resta un instant immobile au bord. Clara portait un maillot une pièce noir, simple, qui sculptait ses épaules de nageuse, le creux de ses reins, le galbe de ses cuisses. Elle nageait sur le dos, et ses petits seins ronds se devinaient sous le tissu, et sa peau était partout, et l'eau coulait sur sa gorge en filets argentés.
Isabella retira sa chemise, son pantalon, lentement, consciente du regard de Clara qui avait cessé de nager. Elle portait un maillot deux pièces de soie verte, bordeaux et or, qui contenait sa poitrine avec une difficulté visible. Sa peau était plus claire, plus crémeuse que celle de Clara, semée de grains de beauté sur le ventre, sur les épaules.
— Mon Dieu, Bella, murmura Clara, et elle ne riait plus du tout.
Isabella plongea. L'eau froide la saisit, l'enveloppa, lui rendit son souffle. Quand elle remonta, Clara était à un mètre d'elle, immobile, les yeux clairs comme deux pierres lavées.
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