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Le Refuge Interdit

  • 26 mai
  • 20 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin


Le Refuge Interdit

Chapitre 1


La tempête


Le ciel s'était fissuré peu après midi. Éva conduisait depuis Montréal, les mains serrées sur le volant, quand la première bourrasque de neige avait balayé la route comme un coup de fouet. Une heure plus tard, le monde n'était plus qu'un mur blanc. Les essuie-glaces gémissaient. Le GPS, dépassé par les chemins forestiers des Laurentides, hésitait à chaque embranchement.


Elle ne fuyait personne, pas vraiment. Elle fuyait surtout l'idée d'elle-même, cette femme qu'elle était devenue à force d'accepter, de sourire, de plier l'échine dans un cabinet d'avocates où l'on confondait son ambition avec de l'arrogance. Elle avait pris ses dossiers les plus secrets, son ordinateur, deux valises, et avait roulé vers le nord. Une amie d'amie lui avait parlé d'un chalet à louer pour quelques jours. *Un refuge*, avait dit la voix au téléphone. *Très isolé. Magnifique.*


Quand la Volvo glissa enfin dans l'allée enneigée, le crépuscule violet enveloppait déjà les sapins. Éva descendit, les bottes s'enfonçant jusqu'aux mollets, le vent lui coupant le souffle.


La porte du chalet s'ouvrit avant qu'elle ne frappe.


Une femme se tenait dans l'embrasure, silhouette nette contre la lumière chaude. Grande, droite, des cheveux noirs coupés à hauteur des épaules, un pull de laine épaisse qui dessinait des épaules athlétiques. Son regard — vert sombre, presque gris dans cette lumière — accrocha celui d'Éva et s'y attarda une seconde de trop.


— Vous êtes Éva, dit-elle. Sa voix était basse, posée, comme habituée à être obéie sans qu'elle ait à hausser le ton. Entrez. Vous gelez.


— Nathalie ?


Un sourire, à peine. Un hochement de tête.


Éva passa devant elle. Elle sentit, en frôlant son bras, un parfum tenace : bois brûlé, cèdre, quelque chose de musqué qui n'appartenait qu'à une peau de femme. Le chalet l'engloutit d'un coup — la chaleur du feu dans la grande cheminée de pierre, l'odeur de résine et de cire, le craquement d'une bûche. Des tapis épais. Des poutres apparentes. Une mezzanine à demi cachée par les ombres.


— Je croyais avoir loué seule, murmura-t-elle, surprise sans être contrariée.


— Vous avez loué *à moi*, corrigea Nathalie, refermant la porte sur le hurlement du vent. Le chalet est à moi. Je vis là-haut, dans l'aile ouest. Vous avez l'aile est, le grand salon, la cuisine. Nous partageons la cheminée. Cela vous pose un problème ?


Le ton n'admettait pas vraiment la négociation. Mais ce n'était pas désagréable. C'était... net. Honnête.


— Aucun, répondit Éva en retirant son écharpe.


Le regard de Nathalie descendit, une fraction de seconde, le long de sa gorge dégagée, puis remonta. Éva enregistra l'aller-retour avec un petit choc électrique au creux du ventre. Elle reconnaissait ce regard. Elle l'avait porté souvent elle-même.


— La tempête va durer, dit Nathalie en se détournant vers le feu. On annonce trois, peut-être quatre jours. La route ne sera pas dégagée avant. Vous êtes coincée avec moi, Éva Saint-Clair.


— Coincée, répéta Éva, doucement, en testant le mot.


Nathalie se retourna. Quelque chose dans son sourire — minime, à peine un pli — disait qu'elle avait entendu ce qu'Éva n'avait pas dit.


Dehors, le vent hurla plus fort, et la première soirée commença.





Chapitre 2


Premières braises


Elles dînèrent tard, à la grande table de bois sombre, devant les baies vitrées que la neige cinglait. Nathalie avait préparé un magret, des champignons sauvages, un vin rouge dense que la chaleur du feu rendait presque liquoreux. Elle servait avec une précision tranquille, sans afféterie, les manches du pull remontées sur des avant-bras fermes.


Éva l'observait. Elle ne s'en cachait pas — Éva ne s'était jamais cachée de regarder. Elle remarqua la fine cicatrice sous le poignet gauche, la veine bleue qui battait là, la bague d'argent à l'index droit. Quand Nathalie déposa l'assiette devant elle, ses doigts effleurèrent — par hasard ? — le bord de sa main.


Éva ne retira pas la main.


— Vous me regardez beaucoup, dit Nathalie en s'asseyant face à elle. Sans reproche. Sans coquetterie non plus. Juste un constat, déposé sur la table comme une pièce d'argenterie.


— Vous êtes belle à regarder.


Nathalie soutint son regard. Le silence dura. Le feu craquait.


— Vous êtes directe.


— J'ai vingt-cinq ans, dit Éva. J'ai cessé d'avoir peur de l'être il y a longtemps. Et vous ? Vous regardez aussi.


— Je regarde. La voix de Nathalie était plus basse maintenant, presque rauque. Mais je suis chez moi. J'ai le temps. Je n'ai pas besoin de me dépêcher.


Quelque chose se contracta dans le ventre d'Éva, plus bas. Elle but une gorgée de vin, lentement, pour cacher le tressaillement de sa gorge.


— Et qu'attendez-vous, exactement ?


— De voir si vous êtes celle que je crois.


— Et que croyez-vous ?


Nathalie sourit, cette fois plus visiblement. Une fossette s'enfonça dans sa joue gauche.


— Je crois, Éva, que vous êtes une femme qui sait précisément ce qu'elle veut. Et qui adore — *adore* — qu'on la fasse attendre.


Éva sentit son visage s'échauffer, mais elle ne baissa pas les yeux. Au contraire, elle s'avança légèrement, posa ses coudes sur la table, son menton sur ses mains croisées.


— C'est une théorie intéressante, Nathalie. Vous en faites souvent ?


— Seulement quand la tempête s'annonce longue.


Plus tard, après avoir rangé la cuisine côte à côte, elles s'installèrent devant la cheminée. Nathalie dans le grand fauteuil de cuir, Éva sur la peau de mouton à même le sol, jambes repliées, un verre d'armagnac à la main. Le feu projetait des rougeoiements sur la peau de ses chevilles nues, sur la naissance de son cou. Elle avait défait ses cheveux. Ils tombaient en vague châtain sur l'épaule.


Nathalie l'observait depuis son fauteuil. Sans hâte. Comme on étudie un livre rare avant de l'ouvrir.


— Pourquoi êtes-vous venue ici, vraiment ? demanda-t-elle enfin.


— Pour disparaître quelques jours.


— Et qu'est-ce que vous fuyez ?


Éva inclina la tête, fit tourner l'armagnac dans son verre.


— Ma propre patience. J'en ai eu trop. Trop longtemps.


— Avec un homme ?


— Avec une carrière. Avec moi-même.


Nathalie hocha la tête lentement. Elle aussi avait dû fuir, un jour — Éva le devinait à la façon dont ses doigts caressaient distraitement le velours de l'accoudoir. Le bois grinçait dans la cheminée. Dehors, le vent giflait les volets.


— Vous savez ce que j'aime, dans les tempêtes ? dit Nathalie. C'est qu'elles décident à votre place. Plus de fuite. Plus de mensonge. On reste, et on se voit.


Le regard qu'elle posa sur Éva à ce moment-là descendit franchement — la gorge, la naissance des seins sous le pull fin, les cuisses, et remonta. Sans s'excuser. Éva sentit ses tétons se durcir contre le tissu, et elle sut, avec une certitude froide et brûlante, que Nathalie le voyait.


— Bonne nuit, Éva, dit Nathalie en se levant.


Elle passa derrière elle. Sa main, en frôlant l'épaule, s'attarda une demi-seconde — juste assez pour qu'Éva sente la chaleur du pouce contre son cou, à la pointe du palpitement.


Puis elle s'éloigna, et l'escalier de bois gémit doucement sous ses pas.


Éva resta longtemps devant le feu, l'armagnac intact dans le verre. Le vent hurlait. Et entre ses cuisses, sourdement, quelque chose battait au même rythme.





Chapitre 3


Le poids du regard


Le deuxième jour, la neige avait enseveli la moitié des fenêtres. Le monde, du dehors, ressemblait à un grand silence bleu pâle. Éva s'éveilla tard, dans des draps qui sentaient la lavande et le bois. Elle resta longtemps à regarder le plafond, à écouter, en bas, les bruits de Nathalie : une casserole, un robinet, le froissement d'un journal.


Quand elle descendit, en chemise de nuit longue et cardigan, Nathalie était à la cuisine, dos tourné, vêtue d'un legging noir et d'un débardeur gris. Les muscles de son dos se dessinaient sous la fine bretelle. Une mèche de cheveux humides — elle sortait de la douche — collait à sa nuque.


— Café ? demanda Nathalie sans se retourner.


— Comment savez-vous que je suis là ?


— Vous sentez bon. Vous embaumez la pièce entière.


Elle se tourna. Ses yeux glissèrent sur Éva, descendirent jusqu'à la naissance des cuisses où la chemise s'arrêtait, remontèrent en s'attardant — *visiblement* — sur la rondeur des seins libres sous le coton fin.


Éva ne portait rien dessous. Elle l'avait choisi.


— Crème ?


— Noir.


Nathalie versa, tendit la tasse. Leurs doigts se touchèrent. Cette fois, ni l'une ni l'autre ne fit semblant de l'ignorer. La tasse passa lentement de main en main, et Nathalie maintint le contact un instant, juste un instant, le pouce contre l'index d'Éva. Une promesse, ou un avertissement.


— Vous comptez me regarder comme ça tout le séjour ? demanda Éva à voix basse.


— Probablement.


— Ce n'est pas très poli.


— Je ne suis pas particulièrement polie, Éva. Je suis honnête. Ce n'est pas la même chose.


Éva s'assit au comptoir, le café fumant entre les mains. Nathalie resta debout, en face, séparée d'elle par le marbre noir.


— Et qu'est-ce que voit votre honnêteté, ce matin ?


Nathalie inclina la tête. Son regard se fit plus lent encore. Plus appuyé. Il s'arrêta longuement sur la bouche d'Éva, sur la trace nacrée qu'y laissait le café.


— Mon honnêteté voit une femme qui a dormi nue sous cette chemise. Qui s'est habillée pour moi sans se l'avouer. Qui a un grain de beauté juste là — l'index montra, sans toucher, le creux entre les seins d'Éva — et qui mouille déjà rien qu'à m'entendre le dire.


Éva sentit le souffle lui manquer. Elle posa la tasse, lentement.


— Vous êtes très sûre de vous.


— J'ai trente et un ans. J'ai aimé beaucoup de femmes. Je ne me trompe plus très souvent.


— Et qu'allez-vous faire de cette honnêteté, Nathalie ?


— Rien. Pour l'instant.


Le mot — *rien* — claqua entre elles comme une porte qu'on tire sans la fermer. Éva crut entendre son propre sang battre à ses tempes.


— Pourquoi ?


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