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Le Pacte du Silence

  • 26 mai
  • 21 min de lecture
Le Pacte du Silence


Chapitre 1


L'arrivée


Le vent islandais frappait les vitres du minibus comme une présence vivante, exigeante, indifférente aux corps qu'il transportait. Kaori Sato regardait défiler le paysage : une plaine de cendres figée sous la neige, des silhouettes de volcans endormis, un ciel d'un blanc plombé qui semblait peser sur la terre. Elle n'avait pas dit un mot depuis l'aéroport de Reykjavik. Elle savait que c'était déjà commencé, ce silence, bien avant le seuil du centre. Elle l'avait choisi pour cela, ce voyage. Pour se taire. Pour ne plus avoir à expliquer, négocier, séduire, désamorcer. Pour se dissoudre dans la blancheur.


À côté d'elle, une autre femme. Léa Valenti. Elle l'avait su en voyant le bracelet d'identification tendu à l'enregistrement, ces caractères tracés en français net et rond. Léa Valenti, 27 ans. Léa, qui n'avait pas non plus parlé depuis l'aéroport mais qui, elle, semblait contenir quelque chose, comme si chaque seconde de silence lui coûtait un effort visible. Kaori l'avait sentie respirer trop fort, ajuster son écharpe, frôler son propre genou contre le sien à un virage de la route. Une fois. Puis deux. Kaori n'avait pas bougé.


Le centre apparut au bout d'une heure de route, posé au creux d'une vallée comme un objet oublié là par un dieu sobre. Des cabanes de bois noir, basses, alignées le long d'un sentier de gravier. Un bâtiment principal à toit végétal. Plus loin, la fumée pâle d'une source chaude qui montait en colonne droite jusqu'au ciel. Tout, ici, était dépouillé jusqu'à l'os. Kaori descendit du minibus et inspira l'air glacial, qui lui brûla les narines comme une lame. Elle ferma les yeux une seconde. Oui. C'est exactement ce qu'il me faut.


À l'accueil, une femme aux cheveux blancs leur tendit à chacune une enveloppe scellée, un trousseau de deux clefs, une tunique de lin écru et une fine cordelette nouée d'un signe — leur signal de communication s'il advenait une urgence. Pas un mot ne fut prononcé. La femme inclina la tête, lentement, comme on s'incline devant quelque chose de sacré, et désigna une porte. Le silence avait commencé. Il durerait dix jours.


Kaori suivit l'allée jusqu'à sa cabane. La sienne portait le numéro sept. La porte voisine, le numéro huit, s'ouvrit en même temps que la sienne. Léa était là, sur le seuil, son sac à l'épaule, et son regard tomba dans celui de Kaori. Un regard qui n'aurait pas dû durer aussi longtemps. Un regard de reconnaissance, presque, comme si elles se connaissaient depuis très longtemps sans s'être jamais vues. Kaori sentit quelque chose se contracter très bas en elle, une chose qu'elle croyait endormie. Léa eut un léger sourire, à peine — un mouvement des lèvres qui n'engageait rien et qui pourtant disait tout. Puis elle entra dans sa cabane, et la porte se referma.


Kaori demeura un instant immobile, sa propre main sur sa propre poignée, le souffle court. Dix jours. Voisine. Sans un mot. Elle entra à son tour et ferma la porte derrière elle. La cabane sentait le bois résineux et le feu froid. Une fenêtre basse donnait sur le glacier, au loin. Kaori posa son sac, et le silence se referma sur elle comme une eau profonde.


Mais quelque chose, dans cette eau, déjà, frémissait.




Chapitre 2


Le premier jour


À l'aube du premier jour, une cloche grave appela les retraitantes au réfectoire. Elles étaient une vingtaine, peut-être moins, des femmes de tous âges drapées dans la même tunique de lin écru. Kaori entra la dernière, après s'être lavée à l'eau froide, ses cheveux noirs tressés sur la nuque. Elle balaya la salle du regard avec cette lenteur méthodique qui était la sienne — et trouva Léa, assise près de la fenêtre, devant un bol fumant.


Léa releva la tête. Leurs regards se croisèrent. Une seconde. Deux. Trois. Léa baissa les yeux la première, et Kaori sentit, à cet abandon, une chaleur descendre le long de son sternum comme un trait d'encre tiède. Elle s'installa à l'autre bout de la salle. Discipline, se dit-elle. Ce n'est pas pour cela que je suis venue.


Le repas se déroula dans un silence qui n'était pas vide. Il était habité. On entendait le tintement discret des cuillères contre la céramique, le crépitement du poêle, le souffle régulier d'une femme à l'autre table qui pratiquait une respiration profonde. Kaori mangea lentement, le regard baissé. Et pourtant, à un moment, sans même savoir pourquoi, elle releva les yeux. Léa la fixait. Depuis combien de temps ? Léa ne détourna pas le regard cette fois. Ses yeux étaient sombres, attentifs, et il y avait dans leur fixité une question qui n'avait pas besoin de mots. Kaori soutint le regard, son visage parfaitement immobile. Mais sous la table, ses doigts s'étaient refermés sur le bord de sa tunique.


La cloche sonna la fin du repas.


Le reste de la journée était libre. On pouvait marcher, méditer dans la grande salle, lire dans la bibliothèque, ou rejoindre la source chaude. Kaori choisit la marche. Elle partit seule sur un sentier qui montait vers une crête noire, le vent dans le dos, la neige craquant sous ses bottes. Elle respirait fort, vidait son corps de cette tension étrange qui s'y était installée depuis le minibus. Une étrangère. Une voisine. Rien.


À mi-chemin, elle se retourna. Une silhouette montait derrière elle, à cent mètres en contrebas, drapée dans la même tunique noire de retraite, écharpe rouge nouée à la gorge. Léa. Kaori sentit son cœur battre dans sa gorge. Elle se remit en marche, plus lentement. Et Léa la suivit, à la même distance, sans la rattraper, sans la perdre. Pendant une heure entière, elles marchèrent ainsi, séparées par cent mètres de neige et de silence, comme deux planètes liées par une gravitation invisible.


Au sommet, Kaori s'arrêta face à la vallée. Le glacier scintillait au loin, bleu pâle, presque immatériel. Léa la rejoignit, lentement, et vint se placer à ses côtés. Pas à un mètre. Pas à dix centimètres. Juste là, à la distance exacte où l'on sent la chaleur d'un autre corps sans qu'il vous touche. Kaori ne tourna pas la tête. Elle entendait la respiration de Léa, légèrement précipitée par la montée, et elle entendait surtout la sienne, qui s'efforçait de rester égale. Une mèche de cheveux châtains s'échappa de l'écharpe rouge et vint frôler l'épaule de Kaori, portée par le vent. À peine. Mais Kaori la sentit comme on sent le toucher d'une plume sur une peau brûlée.


Elles restèrent ainsi un long moment. Aucune ne parla, évidemment. Aucune ne bougea. Puis Léa, lentement, tourna le visage vers Kaori. Kaori tourna le sien à son tour. Et dans ce face-à-face muet, dans ce vent qui hurlait autour d'elles, il se passa une chose terrible : elles se reconnurent. Comme deux femmes qui auraient déjà couché ensemble dans une autre vie, et qui savaient. Léa sourit, à peine, ce même sourire d'avant. Et Kaori, pour la première fois depuis des années, sentit ses jambes faiblir.


Elle redescendit la première, sans attendre. Sa nuque brûlait sous la tresse comme si Léa, encore, posait les yeux sur elle.




Chapitre 3


Les jours qui suivent


Le deuxième jour, elles ne se regardèrent presque pas. Comme si chacune avait décidé, dans son coin, de reprendre le contrôle. Kaori méditait quatre heures par jour dans la grande salle, dos droit, mains posées sur les cuisses, la tunique tendue sur ses épaules athlétiques. Elle se concentrait sur sa respiration. Et pourtant, à chaque inspiration, elle sentait le parfum de Léa. Léa s'était installée trois coussins derrière elle. Trois coussins. Pas quatre, pas cinq. Trois. Kaori ne savait pas comment elle pouvait sentir une odeur à cette distance — du cèdre, peut-être, ou de l'iris — mais elle la sentait, et elle s'enroulait dans ses bronches comme une fumée.


Le troisième jour, elles se retrouvèrent par hasard à la bibliothèque. Léa cherchait un livre sur un rayon haut. Kaori entra, vit la cambrure de son dos sous la tunique, la ligne longue de ses cuisses sous le lin, et resta figée à la porte. Léa se retourna, surprise, le livre à la main. Elles se firent face. Kaori fit un pas en arrière par réflexe, et Léa, en s'approchant pour passer, frôla son bras d'une longueur de doigt. Un dixième de seconde. Pas plus. Léa ne s'excusa pas — elle ne pouvait pas. Mais elle ralentit, juste avant le seuil, comme on hésite, puis sortit. Kaori resta dans la bibliothèque pendant vingt minutes, immobile, sans choisir aucun livre, à respirer le parfum que Léa avait laissé suspendu dans l'air.


Le quatrième jour, à la source chaude, elles se retrouvèrent seules. C'était l'heure morte de l'après-midi, celle où la plupart des retraitantes dormaient. Kaori était déjà dans l'eau lorsque Léa apparut. Elle s'arrêta net en voyant Kaori. Pendant une seconde, Kaori crut qu'elle allait repartir. Mais Léa, dans un geste lent et calme, dénoua sa tunique et la laissa tomber sur la pierre. Kaori en oublia de détourner les yeux. Le corps de Léa était souple, blanc, dessiné par la lumière hivernale qui tombait à pic du ciel. Ses seins étaient ronds, hauts, tendus par le froid, leurs pointes serrées. La courbe de son ventre descendait vers une toison châtaine soigneusement taillée. Léa entra dans l'eau face à Kaori, sans un sourire, sans une gêne, comme si elle disait : Regarde. Je sais que tu regardes. Et Kaori, qui avait toujours su tenir un regard, sentit cette fois la honte chaude monter à ses joues — une honte qui ressemblait au désir comme une sœur ressemble à sa sœur.


Léa s'assit à un mètre cinquante d'elle, dans la même vasque. La vapeur montait entre elles, brouillait les contours. Kaori ferma les yeux. Discipline. Discipline. Discipline. Mais sous l'eau, à l'abri du regard, elle sentait son propre sexe pulser, lourd, gonflé, gorgé d'un sang qu'elle ne pouvait plus contenir. Elle se mordit l'intérieur de la joue jusqu'au goût du fer.


Quand elle rouvrit les yeux, Léa la regardait. Et le sourire qui s'esquissait sur les lèvres de Léa n'avait plus rien d'innocent. C'était un sourire qui savait. Un sourire qui voyait. Un sourire qui acceptait.

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