Le Masque Noir
- 26 mai
- 23 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 juin

Chapitre 1
La cité des reflets
Venise sentait le sel, la pierre humide et le parfum sucré des magnolias tardives. Du haut du pont de bois qui menait au Palazzo Crivelli, Victoria Vale regardait le Grand Canal onduler sous la lune comme une étoffe de soie noire qu'on aurait laissée glisser au sol. Les gondoles passaient en silence, lanternes dorées tremblant sur l'eau, et chaque clapotis semblait porter un secret qu'on ne devait pas entendre.
Elle ajusta son masque.
C'était un loup de cuir noir mat, cousu main par un artisan du Cannaregio, rehaussé d'un filet de fils d'argent autour des yeux et d'une seule plume de corbeau penchée vers la tempe gauche. Léger comme une seconde peau. Si parfaitement ajusté qu'elle ne le sentait presque plus — sauf comme on sent une promesse.
Sa robe suivait la même logique : noir profond, fendue jusqu'à mi-cuisse, dos nu jusqu'aux reins, le corsage si finement structuré qu'il dessinait sa poitrine sans rien révéler vraiment. Elle avait choisi cette tenue avec la précision d'une stratège. Elle savait ce qu'on disait du bal. Elle savait surtout ce qu'on n'en disait pas.
Le bal masqué annuel du milieu. Officiellement inexistant. Officieusement, l'événement le plus convoité d'Europe — pour ceux qui savaient. Banquiers privés, héritiers obscurs, marchands d'art aux galeries trop propres, et ces hommes au costume parfait dont on ignorait les noms mais dont on apprenait, dans certains journaux, qu'un concurrent avait disparu. Tout ce monde dansait une nuit par an, sous masque, dans un palazzo du Quattrocento. Une nuit où les visages étaient interdits et les désirs, eux, exigés.
Victoria n'aurait pas dû être là.
Une enveloppe crème, un sceau rouge, une invitation sans nom — déposée sous sa porte à Milan trois semaines plus tôt. Elle aurait dû la jeter. Elle l'avait gardée. Elle l'avait relue. Elle s'était imaginée la déchirant — et n'avait pas pu. À vingt-huit ans, journaliste indépendante, elle avait passé deux années à enquêter, prudemment, sur le réseau Falco. Elle n'avait jamais publié. Elle n'avait pas encore les preuves. Mais elle avait un nom dans la tête, un nom qui revenait toujours : Alessandro.
Et cette invitation, elle en était presque sûre, venait de lui.
Pourquoi, elle l'ignorait.
Elle franchit la porte du palazzo. Deux hommes en frac la dévisagèrent à travers leurs propres masques — des bautas blanches, impassibles — puis s'écartèrent. Personne ne lui demanda son nom. C'était la règle. Au bal, on n'avait pas de nom. On avait un masque, un désir, et la nuit pour l'accomplir.
L'entrée s'ouvrait sur une galerie de marbre veiné. Des candélabres de Murano y répandaient une lumière fauve, presque liquide, qui glissait sur les peaux nues et faisait scintiller les broderies dorées. Quelque part, un quatuor jouait Vivaldi avec une lenteur presque obscène — les violons retenaient leurs notes comme on retient un soupir. Plus loin, une voix de femme, un rire qu'on étouffait, un verre qui se brisait, un autre rire.
Victoria avança.
Elle sentait les regards sur ses épaules, sur la chute de ses reins, sur la fente de sa robe à chaque pas. Elle ne baissait pas les yeux. Elle savait que c'était précisément cela qu'on attendait d'elle ici : ne pas baisser les yeux. Désirer en retour. Le masque l'autorisait à tout. Elle n'était plus Victoria Vale, journaliste prudente, fille sage d'un avocat de Turin. Elle était cette inconnue à la plume de corbeau, et cette inconnue, ce soir, n'aurait peur de rien.
Un majordome lui tendit une coupe de champagne. La première gorgée fut sèche, presque cruelle. La deuxième, plus douce.
C'est alors qu'elle le vit.
Il était debout au sommet du grand escalier, une main posée sur la rampe de marbre, immobile. Costume noir, gilet bordeaux, masque noir sans aucun ornement — pur, lisse, presque cruel dans sa sobriété. Grand. Très grand. Les épaules larges, la mâchoire qu'on devinait sous le bord du masque, fine et marquée. Des cheveux d'un noir d'encre, ramenés en arrière. Et ses yeux. Ses yeux la fixaient.
Victoria sentit son ventre se contracter, doucement, à la base.
Elle ne le connaissait pas. Elle ne pouvait pas le connaître. Et pourtant — elle l'avait déjà vu. Peut-être dans une photographie de presse, prise de loin, mal cadrée, où l'on devinait à peine la silhouette d'un homme qui sortait d'un yacht à Portofino. Peut-être seulement dans ses rêves d'enquête, dans cette voix qu'elle prêtait à un nom, à son nom. Alessandro.
Il commença à descendre l'escalier. Lentement. Sans la quitter du regard.
Et Victoria comprit, à l'instant précis où il posa le pied sur la dernière marche, qu'elle n'était pas venue ici pour enquêter.
Elle était venue pour être trouvée.
Chapitre 2
Premier regard, première brûlure
Il ne s'approcha pas tout de suite.
C'était cela qui la frappa : la patience presque insolente avec laquelle il l'avait choisie du regard, puis détournée son attention, comme s'il voulait lui laisser le temps de comprendre qu'elle ne lui échapperait pas. Il s'arrêta auprès d'un groupe d'hommes en masques de cuir rouge, leur dit quelque chose qui les fit rire d'un rire grave, et accepta un verre. Mais à intervalles, ses yeux revenaient. Elle les sentait sur sa nuque, sur la courbe de sa hanche, sur la peau découverte au creux de son dos.
Victoria fit semblant de regarder ailleurs.
Elle suivit la foule jusqu'au grand salon de réception, dont les hautes fenêtres ouvraient sur le canal. Des couples y dansaient déjà, langoureusement, à peine en rythme, certains se tenant moins comme on danse que comme on se promet. Une femme en robe pourpre, masque doré, riait la gorge offerte contre un homme dont la main descendait, sans hâte, le long de sa cuisse, sous le tissu. Personne ne s'en offusquait. Personne ne regardait. Tout le monde regardait.
— Vous êtes seule ?
La voix, derrière elle, était basse. Italienne. Veloutée d'un accent qu'on portait comme un vêtement de prix — sans le montrer.
Victoria ne se retourna pas immédiatement. Elle prit une gorgée de champagne, la fit rouler sur sa langue, et seulement alors, pivota.
Il était là. À cinquante centimètres. Le masque noir prenait toute la lumière sans en rendre une seule. Sous ce masque, deux yeux d'un gris d'orage, frangés de cils sombres, qui ne souriaient pas, qui ne demandaient pas — qui constataient.
— Pas tout à fait, répondit-elle en italien. J'ai cette coupe.
Un coin de sa bouche remonta.
— Voulez-vous danser ?
— Vous me l'auriez demandé même si j'avais dit non, dit Victoria.
— Probablement.
Il lui tendit la main. La sienne était grande, soignée, une cicatrice fine traversant la jointure de l'index. Elle posa ses doigts dans sa paume. Le contact fut bref et précis — il referma sa main sur la sienne, fermement, sans ostentation, et elle sut, à ce seul geste, que cet homme prenait toujours ce qu'on lui offrait.
Il l'attira au centre de la piste.
Il dansait comme il marchait : avec une économie absolue, sans gestes inutiles, son bras enserrant sa taille, sa paume large posée juste au-dessus de la naissance de ses fesses. La musique ralentit — une viole douloureuse, un clavecin presque inaudible. Il la fit tourner, la rattrapa contre lui, leurs corps se touchèrent.
Elle sentit son sexe contre elle, à travers le tissu fin de la robe, à travers le pantalon noir parfaitement coupé. Pas une érection — pas encore — mais une présence, lourde, indéniable. Et le simple fait de la sentir là, immobile, suffit à lui couper le souffle.
— Vous tremblez, murmura-t-il à son oreille.
— Vous me serrez trop fort.
— Non.
Il ne desserra pas son étreinte. Au contraire, sa main glissa, à peine, de quelques centimètres vers le bas. La chaleur de sa paume traversa la soie comme s'il n'y avait rien entre eux. Victoria ferma les yeux une seconde.
— Je ne connais pas votre nom, dit-elle.
— Vous ne le connaîtrez pas.
— C'est la règle ?
— C'est la grâce.
Il l'éloigna juste assez pour la regarder. Sous le masque, son regard descendit lentement le long de son cou, s'arrêta sur le creux où battait son pouls, descendit encore, jusqu'à l'arête de sa poitrine que le corsage faisait remonter. Elle aurait dû se sentir scrutée. Elle se sentit dévorée, et ce n'était pas la même chose.
— Vous êtes journaliste, dit-il soudain.
Le sang quitta son visage. Sous le masque, il ne le vit pas — ou prétendit ne pas le voir.
— Pardon ?
— C'est une intuition.
— Vous vous trompez.
— Je ne crois pas.
Il sourit pour la première fois — un sourire étroit, presque tendre, qui ne montait pas jusqu'aux yeux.
— Mais ce soir, ce soir, vous n'êtes rien. Vous n'êtes personne. Vous êtes seulement cette femme qui me regarde comme si elle savait déjà ce qui va se passer.
— Et qu'est-ce qui va se passer ?
Il pencha la tête. Son souffle effleura sa tempe.
— Tout.
Le violon monta. La main qui tenait sa taille descendit. À travers la soie, ses doigts trouvèrent le galbe de sa hanche, et il la pressa contre lui, fermement, pour qu'elle sente, cette fois sans ambiguïté, à quel point il la voulait. Victoria laissa échapper un souffle, à peine audible, mais il l'entendit. Elle vit son sourire s'élargir d'un millimètre.
— Suivez-moi, dit-il.
— Où ?
— Là où personne ne nous regarde.
Elle aurait dû refuser. C'était l'homme qu'elle avait suivi pendant deux ans, l'homme dont la rumeur disait qu'il faisait disparaître ceux qui le contrariaient, l'homme dont elle n'aurait jamais dû croiser le chemin autrement qu'à distance, derrière un objectif ou un clavier.
Elle posa sa main dans la sienne.
Il l'emmena hors du salon.
Chapitre 3
La galerie des miroirs
Il la conduisit par une porte basse, dissimulée derrière une tenture de velours. De l'autre côté, un couloir étroit, lambrissé, éclairé seulement par deux appliques de bronze où brûlaient de vraies bougies. Les bruits du bal s'éteignirent presque aussitôt, étouffés par l'épaisseur du palais. On n'entendait plus que leurs pas — les siens à elle, hésitants ; les siens à lui, sûrs.
— Vous connaissez ce palazzo, dit-elle.
— J'en connais beaucoup.
— Combien de femmes avez-vous emmenées ici ?
Il s'arrêta.
Il se tourna vers elle, et la fixa si longuement qu'elle eut l'impression que les minutes se déposaient sur ses épaules comme une fine poussière.
— Aucune, dit-il enfin. C'est la première fois que j'utilise ce couloir.
Elle ne savait pas si elle devait le croire. Elle voulait le croire. Et c'était peut-être plus grave.
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