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La Fille d’en Face

  • 25 mai
  • 19 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin

La Fille d’en Face


Chapitre 1

La fenêtre allumée


Lila n'avait pas choisi cet appartement pour la vue sur Paris. Elle l'avait choisi pour la lumière — cette lumière particulière du dernier étage haussmannien, qui tombait sur ses tirages comme un velours froid. C'était en octobre qu'elle avait emménagé, et c'était en octobre, aussi, qu'elle avait vu Noa pour la première fois.


L'immeuble d'en face était identique au sien : la même façade crème, les mêmes balcons en fer forgé noirci par la pluie, les mêmes hautes fenêtres à petits carreaux. Six mètres, peut-être sept, séparaient les deux bâtiments. Une rue étroite, un caniveau, et puis l'autre côté du monde. Cette femme y vivait seule. Lila l'avait compris vite, à la manière dont elle traversait ses pièces — sans précaution, sans pudeur, comme on habite un corps.


La première fois, c'était un mardi soir. Lila trempait un sachet de thé dans une tasse ébréchée, debout devant l'évier, et son regard avait glissé naturellement vers la fenêtre d'en face. Une silhouette s'y déplaçait, à contre-jour. Une femme en débardeur blanc, cheveux noirs très courts, qui arrosait une plante posée sur le rebord intérieur. Rien d'érotique en soi. Et pourtant Lila avait reposé la tasse, lentement, sans la lâcher des yeux.


Il y avait dans cette femme une économie de mouvement qui retenait l'attention. Une manière de poser le verre vide, de s'étirer, de passer la main dans sa nuque. Des gestes qui ne s'adressaient à personne. Et c'était précisément cela qui les rendait fascinants.


Lila photographiait des inconnus pour vivre. Elle savait reconnaître les corps qui se savaient regardés, et ceux qui s'ignoraient. Celui-ci s'ignorait — pour l'instant.


La nuit, la fenêtre d'en face restait allumée tard. Une lampe basse, abat-jour ambré, qui dessinait dans le salon une auréole tiède. La femme — Lila ne savait pas encore qu'elle s'appelait Noa — écrivait. Penchée sur un bureau, en débardeur ou en t-shirt usé, ses épaules nues luisant légèrement sous la lumière. Parfois elle se levait, marchait jusqu'à la fenêtre, restait un long moment immobile, à regarder Paris. Ou autre chose.


La troisième semaine, elles s'étaient vues. Vraiment vues. Lila buvait son café, accoudée au bord de l'évier, et de l'autre côté de la rue, la femme en débardeur s'était tournée d'un coup, comme si quelque chose l'avait appelée. Leurs regards s'étaient pris. Trois secondes, peut-être quatre. Lila avait senti une chose étrange descendre dans son ventre — pas le frisson de la honte, pas tout à fait, mais une bascule. La femme n'avait pas détourné les yeux. Elle avait simplement souri, très lentement, à peine, et était retournée à son bureau.


Pendant le reste de la journée, Lila n'avait pas réussi à travailler.


Le soir, à dix heures passées, elle s'était surprise à éteindre toutes les lumières de son salon — sauf celle de sa propre lampe d'appoint, sur la table basse — pour rester invisible et voir. La femme d'en face écrivait, et de temps en temps, elle levait les yeux vers la fenêtre de Lila. Elle savait. Bien sûr qu'elle savait. Et elle laissait son rideau ouvert.


C'est ainsi que cela avait commencé. Pas comme un jeu — comme un pacte tacite. Deux femmes dans deux appartements qui se faisaient face. Et entre elles, six mètres d'air froid de novembre, une rue luisante de pluie, et une attention si dense qu'on aurait pu, certains soirs, la voir suspendue dans la lumière des réverbères.




Chapitre 2


Cartographie d'une inconnue


Décembre arriva, et avec lui une obsession méthodique.


Lila apprit Noa par cœur sans connaître son nom. Elle apprit à quelle heure elle se levait — tôt, vers six heures, fenêtres déjà entrouvertes malgré le froid. Elle apprit qu'elle dormait en t-shirt large et culotte sombre, qu'elle marchait pieds nus dans son appartement, qu'elle prenait son café debout devant la fenêtre, fixant la rue avec une concentration de fauve. Elle apprit qu'elle écrivait de neuf heures à midi, et de nouveau de vingt heures à minuit. Que parfois elle s'arrêtait pour danser, seule, une chanson dont Lila ne percevait que les pulsations sourdes.


Elle apprit son corps. Athlétique, mais fluide. Des épaules dessinées par quelque chose — natation, peut-être, ou yoga. Un dos long, étroit, traversé par une cicatrice claire qu'on devinait quand le débardeur glissait. Des cuisses fermes. Une nuque rasée court, presque masculine, sur laquelle Lila avait envie de poser la bouche. Une bouche pleine, mobile, qui ne souriait jamais en public mais souvent quand elle écrivait, comme si les mots la chatouillaient.


Lila, elle, avait toujours préféré observer. C'était son métier. Mais voici qu'elle s'était mise à se laisser voir. Le matin, elle traversait son salon en peignoir de soie ouvert, sans précaution. Elle s'étirait longuement devant la grande fenêtre, levait les bras, sentait sa poitrine se soulever sous le tissu, et savait — sans regarder — que de l'autre côté, on regardait. Elle avait pris cette habitude d'allumer la lampe de chevet de la chambre, le soir, et de laisser le rideau à peine entrouvert, juste assez pour qu'une bande de lumière dorée laisse deviner son lit défait.


Un soir de la mi-décembre, Lila prit une douche les rideaux ouverts. Sa salle de bain donnait sur la cour, mais la chambre, juste après, donnait sur la rue. Elle traversa la chambre nue, les cheveux mouillés, sans se presser. Quand elle releva la tête, la fenêtre d'en face était allumée. Et Noa était debout derrière la vitre, en t-shirt, immobile, une tasse à la main, ses yeux noirs fixés sur Lila.


Le temps s'arrêta. Lila ne se couvrit pas. Elle ne fit pas semblant de n'avoir pas vu. Elle tendit le bras, prit lentement la serviette pliée sur le dossier de la chaise, mais ne s'en couvrit pas. Elle la laissa pendre dans sa main, comme une preuve qu'elle aurait pu, et qu'elle ne le ferait pas.


De l'autre côté, Noa posa sa tasse sur le rebord de la fenêtre. Très lentement, elle releva le bord de son t-shirt, juste assez pour découvrir une bande de ventre plat, le creux d'une hanche, la pointe sombre d'un téton à travers le coton qui se tendait. Puis elle laissa retomber le tissu.


Lila ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, la fenêtre d'en face était éteinte.


Cette nuit-là, Lila ne dormit pas. Elle resta allongée dans son lit, draps repoussés, et sa main glissa naturellement entre ses cuisses, sans urgence, comme on cède à une évidence. Son sexe était déjà mouillé. Elle se caressa lentement, les yeux ouverts dans le noir, et ce qu'elle vit n'était pas le plafond — c'était le ventre nu de Noa derrière la vitre, la pointe dressée de son téton, sa nuque sombre quand elle se retournait. Elle jouit en silence, longtemps, le souffle court, et resta ensuite immobile, ses doigts encore posés sur elle-même, à fixer la fenêtre noire de l'autre côté de la rue.




Chapitre 3

La lampe ambrée


Janvier vint, et avec lui une audace nouvelle. Une audace lente, mûrie, presque solennelle.


Lila comprit que Noa avait décidé quelque chose un soir où, en rentrant tard d'un vernissage, elle vit que la lampe ambrée du salon d'en face était allumée à une heure inhabituelle. Minuit passé. Et derrière la vitre, Noa était assise dans un fauteuil profond, dos à la fenêtre, mais visible jusqu'à la taille. Elle lisait, ou faisait semblant.


Lila enleva son manteau lentement, sans détourner les yeux. Elle ne ferma pas ses rideaux. Elle traversa son salon, se servit un verre de vin rouge, le posa sur la table basse. Elle alluma une bougie. Puis elle s'assit en face de sa propre fenêtre, dans le fauteuil bas qu'elle avait spécialement déplacé là trois jours plus tôt.


De l'autre côté, Noa avait reposé son livre.


Elles se regardèrent. Pas un mouvement de la part de l'autre — pas encore. Lila but une gorgée de vin. Elle remonta lentement la jupe de sa robe noire, sans rompre le contact. La soie glissa sur ses cuisses, dévoila ses bas, le haut de ses cuisses nues. Elle s'arrêta là. Elle posa ses doigts sur sa cuisse, juste posés, sans bouger.


De l'autre côté, Noa décroisa les jambes très lentement. Elle portait un pantalon de pyjama gris. Elle posa une main sur son ventre, paume ouverte, et la laissa descendre — sans hâte, comme on annonce une intention — jusqu'à la lisière de l'élastique. Elle s'arrêta là, elle aussi.


Une demi-heure. Peut-être quarante minutes. Sans bouger. Sans rompre.


Puis Lila glissa sa main entre ses cuisses, par-dessus sa culotte de dentelle. Elle se caressa lentement, à travers le tissu, la tête renversée contre le dossier mais les yeux toujours fixés droit devant. Elle vit Noa glisser la main sous l'élastique de son pantalon. Elle vit le bras de Noa bouger, presque imperceptiblement. Elle vit sa bouche s'entrouvrir, le tendon de son cou se contracter, son autre main remonter vers son sein, le presser à travers le t-shirt.


Lila écarta sa culotte. Elle était déjà trempée. Elle entendait son propre souffle. Elle entendait surtout le silence de l'appartement, et au-delà du silence, à travers six mètres d'air froid, le silence de l'autre.


Elle se caressa du bout des doigts, deux doigts, ronds et lents, glissant dans une humidité qui montait, qui rendait des sons feutrés, mouillés, presque inaudibles mais énormes dans l'air immobile. Elle glissa un doigt en elle. Puis deux. Elle vit Noa faire de même — ou quelque chose de très semblable, le bras à présent immobilisé, le coude bloqué contre l'accoudoir, le visage tendu d'une concentration qui ne pouvait être que celle-là.


Lila jouit la première. Elle se mordit la lèvre pour ne pas crier — et regretta aussitôt cette retenue, parce que Noa n'aurait rien pu entendre, mais aurait peut-être aimé voir sa bouche s'ouvrir. Son corps tressauta dans le fauteuil, ses cuisses se serrèrent autour de sa main, et elle resta secouée pendant de longues secondes, les yeux pleins de la silhouette d'en face.


Noa jouit quelques instants plus tard. Lila la vit faire — la cambrure soudaine, la main qui se crispait sur le sein à travers le coton, la tête renversée en arrière sur le dossier, les lèvres entrouvertes en un cri qu'elle n'entendit pas mais qu'elle ressentit dans son propre ventre comme un écho.


Elles restèrent longtemps immobiles, à se regarder, les mains encore là où elles avaient fini. Puis Noa se leva. Elle s'approcha de la fenêtre, posa la paume contre la vitre. Lila se leva à son tour. Elle posa la sienne contre la sienne, exactement au même endroit dans l'espace, à six mètres d'écart, comme si la rue n'existait plus.


Ce soir-là, aucune des deux ne tira ses rideaux.




Chapitre 4


La frontière de verre


Les deux semaines suivantes, elles ne se rejouèrent plus la scène. Pas exactement. C'était comme si elles avaient compris qu'il fallait épargner cette intensité, ne pas la galvauder, ne pas en faire un rite. Mais une autre chorégraphie prit place — plus diffuse, plus permanente, et peut-être plus cruelle.


Elles vivaient ensemble. À distance. À vue.


Le matin, Lila prenait son café près de la fenêtre, et Noa lisait le journal près de la sienne, et elles ne se faisaient plus semblant de s'ignorer. Elles se saluaient d'un geste. Un doigt levé, une inclinaison de tête. Une fois, Noa souleva sa tasse vers Lila comme on trinque, et Lila éclata d'un rire qu'elle ne se connaissait pas, seule dans son salon, et ce rire monta dans sa poitrine et y resta.


Le soir, elles se montraient des choses. De petites cérémonies privées. Noa lisait à voix haute, debout devant la fenêtre, en robe de chambre ouverte, et Lila — qui n'entendait rien — voyait simplement les lèvres bouger et le tissu de soie sombre glisser sur les seins de Noa, ses petits seins fermes, droits, dont les pointes se dressaient dans le froid de la pièce. Lila photographia, une fois, le reflet de Noa dans sa propre fenêtre — un Polaroid qu'elle garda dans son tiroir et qu'elle ne regarda jamais sans sentir une morsure douce au creux du ventre.


Lila se montrait nue, le matin, devant son miroir. Elle savait que la fenêtre derrière elle reflétait son dos, ses fesses, la longue ligne de sa colonne. Elle prenait son temps. Elle s'enduisait de crème, lentement, sur les cuisses, sur les seins, en se mordant à peine la lèvre pour ne pas sourire. Quand elle se retournait, Noa était parfois là, debout, immobile, deux doigts posés sur sa propre bouche.


Mais la frustration montait. C'était une chose presque physique, qui s'installait dans le corps comme une grippe lente. Lila avait du mal à dormir. Elle s'éveillait à trois heures du matin, le sexe trempé, et le seul nom qu'elle avait pour cet état était : elle. Elle regardait la fenêtre d'en face. Souvent, à cette heure-là, la fenêtre était noire, et l'absence de Noa lui devenait insupportable.


Une nuit de fin janvier, vers deux heures, Lila se leva, alluma la lampe, et écrivit pour la première fois quelque chose sur un grand carton blanc. Un seul mot. Elle le tint contre la vitre.


**ASSEZ.**


L'autre fenêtre était noire. Pendant plus d'une heure, rien. Lila resta debout, son carton à la main, à frissonner dans son pyjama, et elle se sentit absurde, ridicule, ivre d'une attente qui ne se résolvait pas. Elle reposait le carton sur la table basse quand la lampe ambrée s'alluma de l'autre côté.


Noa apparut. Cheveux ébouriffés. Visage gonflé de sommeil. Elle plissa les yeux, vit Lila, vit le carton. Elle disparut. Elle réapparut avec un marqueur et un autre carton.


**TON ÉTAGE. ÉTIENNE. 4ÈME GAUCHE.**


Lila sentit son cœur s'arrêter une demi-seconde. Étienne — c'était le nom de la rue qu'elle traversait deux fois par jour. Noa habitait au 4ᵉ gauche du 12. Elle, Lila, vivait au 4ᵉ gauche du 13. Tout cela n'était plus une géographie. C'était une distance qu'il fallait abolir.


Lila prit un autre carton.


**DEMAIN. 20H. CHEZ TOI.**


De l'autre côté, Noa relut. Une fois. Deux fois. Et hocha la tête, très lentement, sans sourire.


Puis elle leva le marqueur.


**APPORTE DU VIN.**




Chapitre 5


Le seuil


Lila passa la journée du lendemain à vivre dans un corps qui ne lui appartenait plus. Elle développa des planches contact qu'elle ne regarda pas. Elle but trois cafés sans en boire un seul. Elle s'épila, soigneusement, longuement, debout sous la douche, et passa les paumes sur ses propres cuisses lisses avec une émotion étrange, comme si elle préparait un corps qui allait être lu par d'autres mains. Elle s'enduisit d'huile d'amande douce. Elle choisit une robe noire courte qu'elle avait toujours aimée. Elle ne mit pas de soutien-gorge. Elle hésita longtemps, puis ne mit pas de culotte non plus, et ferma la porte derrière elle avec un battement de cœur sec.


Il était vingt heures précises. La cage d'escalier de l'immeuble d'en face sentait l'encaustique froide. Au quatrième, gauche, une porte en chêne sombre, un paillasson noir, une plaque cuivre : **N. RIVERA**.


Noa ouvrit avant qu'elle ne sonne — comme si elle avait écouté les pas. Elle portait un pantalon noir taille haute, large, et un débardeur blanc qui découvrait ses bras nerveux. Pieds nus. Cheveux mouillés. Elle ne dit rien. Elle prit la bouteille des mains de Lila, posa la bouteille sur la console de l'entrée, et regarda Lila pendant un temps très long, sans la toucher.


Lila comprit qu'elle ne devait pas parler, elle non plus. Pas tout de suite. Les mots auraient été un sacrilège.


Noa lui prit la main. Sa main était chaude, légèrement humide, comme si elle aussi avait préparé son corps. Elle entraîna Lila dans le salon. Les rideaux étaient ouverts. Lila reconnut le fauteuil — son fauteuil de spectatrice — et de l'autre côté de la rue, comme une apparition, sa propre fenêtre allumée, son propre canapé vide.


Voir son propre appartement depuis ici lui coupa le souffle. C'était comme se voir de dos. Comme rencontrer son fantôme.


Noa la fit asseoir doucement dans le fauteuil. Elle s'agenouilla entre ses cuisses, juste agenouillée, sans encore les toucher, et leva les yeux vers elle. Lila vit pour la première fois la couleur exacte de ses iris — un brun très sombre, presque noir, traversé d'un éclat doré près de la pupille. Elle vit la cicatrice claire au-dessus de la lèvre supérieure. Elle vit le grain de la peau, les pores, le duvet sur la joue. Tout ce que six mètres et une vitre avaient préservé pendant des mois.


— Je t'attends depuis octobre, dit Noa, et sa voix était plus grave que Lila ne l'avait imaginée, rauque, lente, avec un soupçon d'accent qu'elle ne sut pas situer.


— Je sais, dit Lila.


— Tu sais quoi exactement ?


— Tout.


Noa sourit. Lentement. Puis elle posa les paumes sur les genoux de Lila, et ouvrit ses cuisses, doucement, comme on ouvre un livre auquel on tient.




Chapitre 6


Première bouche


Quand Noa découvrit que Lila n'avait pas de culotte, elle ne sourit pas. Elle ferma les yeux une seconde, comme on remercie. Puis elle se pencha et embrassa la peau juste au-dessus du genou, du côté intérieur — un baiser long, appuyé, presque douloureux à force d'être lent.


Lila bascula la tête contre le dossier. Sa robe noire remontée à la taille, ses cuisses ouvertes sur les épaules de Noa, et la rue derrière la vitre, et de l'autre côté son propre appartement allumé. Le voyeurisme s'était inversé. Elle pensa, fugitivement : *si je tournais la tête maintenant, je verrais peut-être quelqu'un d'autre, dans une troisième fenêtre, en train de nous voir.* L'idée lui arracha un gémissement avant même que Noa ne l'ait touchée.


Noa monta. Centimètre par centimètre. Sa bouche traçait une ligne mouillée le long de l'intérieur de la cuisse, et chaque baiser était plus appuyé que le précédent, jusqu'à la dernière fraction où sa langue se posa enfin sur le sexe ouvert de Lila, à plat, large, lente, du périnée vers le clitoris, en une seule remontée.


Lila cria. Sans honte, sans retenue, un cri grave et long qui sortit du fond de la poitrine. Noa émit un son en réponse — un son guttural, presque animal, étouffé contre la chair humide — et continua. Elle léchait Lila comme on boit, comme on dévore, comme on remercie. Elle prenait son temps. Elle passait la langue à plat sur toute la longueur, puis se concentrait, du bout, sur le clitoris déjà gonflé, et Lila l'entendait — entendait les sons mouillés, les claquements feutrés de la langue contre la chair trempée, le souffle bruyant de Noa entre ses cuisses, ses propres soupirs qui remontaient en écho dans la pièce.


— Regarde, dit Noa en relevant à peine la tête. Regarde-moi.


Lila baissa les yeux. Le menton de Noa luisait. Sa bouche était pleine, brillante, gonflée. Ses yeux noirs brûlaient. Lila comprit que Noa voulait qu'elle voie tout, qu'elle ne lui épargne rien, et elle comprit qu'elle voulait, elle aussi, voir.


Elle posa la main sur la nuque rasée de Noa. Elle ne poussa pas. Elle la tint, simplement, comme on tient quelque chose de précieux. Noa replongea.


Cette fois, elle glissa un doigt. Puis un deuxième. Elle entra dans Lila avec une lenteur exaspérante, en suivant le rythme de sa propre langue, et Lila sentit son sexe se refermer autour de ces doigts comme s'il avait attendu cela depuis octobre — peut-être depuis toujours. Les doigts de Noa étaient fins, longs, durs. Ils trouvèrent presque immédiatement la zone à l'intérieur, en haut, légèrement rugueuse, et ils commencèrent à la solliciter par pressions répétées, en crochet, à un rythme qui se calait sur la langue.


Lila jouit en moins de deux minutes. Elle ne tint pas. Elle bascula brutalement le bassin, ses cuisses se refermèrent sur les épaules de Noa, et tout sortit d'elle — un cri, des contractions violentes autour des doigts, une humidité abondante qui mouilla le poignet de Noa et coula sur le fauteuil. Noa ne s'arrêta pas. Elle ralentit, à peine, mais continua à lécher, à boire, à entrer, et Lila comprit qu'elle ne lui laisserait pas le temps de redescendre.


Le deuxième orgasme arriva moins de cinq minutes après le premier, plus profond, plus lent, monté de plus loin dans le corps. Lila pleura sans s'en rendre compte. Quelques larmes, juste, qui descendaient de coin de l'œil vers la tempe, et qu'elle ne chercha pas à essuyer.


Quand Noa se releva enfin, Lila vit la trace humide qui partait de la bouche jusqu'au menton, et elle se redressa, attrapa Noa par la nuque, et l'embrassa pour la première fois. La bouche de Noa avait son propre goût — un goût qu'elle ne s'était jamais vraiment goûté à elle-même, mêlé à un goût de sel et d'autre chose, et de Noa. Elle embrassa profondément. Elle prit la langue de Noa dans sa bouche et la suça lentement, et Noa gémit contre ses lèvres.


— À mon tour, dit Lila, contre la bouche de Noa.




Chapitre 7


Les corps inversés


Elles passèrent dans la chambre. Lila ne sut pas comment exactement. À un moment, elles étaient dans le fauteuil ; à un autre, debout dans le couloir, Noa plaquée contre le mur, sa langue dans la bouche de Lila, ses mains défaisant son pantalon ; à un autre encore, elles tombaient ensemble sur un lit défait, draps gris froissés, oreillers en désordre, et Lila tirait sur sa propre robe pour s'en débarrasser, et Noa retirait son débardeur d'un geste vif au-dessus de la tête.


Lila la vit nue pour la première fois. Et tout ce qu'elle avait imaginé à travers la vitre s'effondra, parce que la réalité était plus précise, plus charnelle, plus chargée d'odeurs. Les petits seins ronds, fermes, aux pointes sombres durcies. Le ventre plat traversé d'une ligne fine de duvet noir qui descendait vers un sexe nu, ferme, déjà luisant. La cicatrice claire au-dessus de la hanche, qu'elle avait devinée tant de fois. L'odeur — surtout l'odeur. Cette odeur qu'on ne peut pas décrire à distance et qui frappa Lila à la gorge, une odeur de peau chaude, de sueur déjà installée, de sexe ouvert, de quelque chose de profondément humain et désirable.


Elle plongea. Elle prit un téton dans sa bouche. Elle le suça lentement, longuement, du bout des dents, et Noa cambra le dos en grognant. Lila descendit. Elle embrassa le sternum, le creux entre les côtes, le ventre, le nombril. Elle s'attarda sur la cicatrice, posa la langue dessus, et Noa frémit comme si Lila avait touché un nerf à vif.


Elle continua. Elle écarta les cuisses de Noa avec lenteur, presque cérémonieusement, et regarda. Le sexe ouvert, les lèvres déjà gonflées, le clitoris dressé, l'humidité qui s'était étalée jusque sur l'intérieur des cuisses. Elle ne se précipita pas. Elle se pencha et respira d'abord. Elle inhala — longuement — et Noa émit un son qu'elle n'avait jamais entendu, un son de reddition pure.


— S'il te plaît, dit Noa.


Lila sourit contre la chair.


— J'ai attendu trois mois. Tu vas attendre trois minutes.


Et elle prit son temps. Elle traça des cercles autour du clitoris, sans le toucher. Elle lécha l'intérieur des cuisses. Elle laissa son souffle se déposer là où elle ne posait pas la bouche. Noa gémissait, presque pleurait, ses mains agrippées aux draps, ses hanches qui montaient à la rencontre d'une bouche qui se dérobait toujours.


Puis, enfin, Lila posa la langue. Plat. Lent. Une seule remontée. Et le hurlement de Noa résonna dans la pièce. Lila reconnut ce hurlement — c'était celui qu'elle avait vu, à travers la fenêtre, sans jamais l'entendre.


Elle s'installa. Elle aimait cela — manger une femme. Elle avait toujours aimé cela. Elle aimait la patience que cela demandait, la précision, l'attention. Elle suça le clitoris doucement, le relâcha, repassa la langue à plat. Elle glissa deux doigts en Noa. Trois mois s'étaient infiltrés dans son corps, et Lila les fit remonter, un à un. Elle entra profondément, lentement, et Noa s'ouvrit autour d'elle avec une humidité qui faisait des bruits feutrés à chaque va-et-vient. Lila trouva la zone. Elle commença à appuyer.


Noa résista pendant peut-être quatre minutes. Puis elle lâcha. Son corps entier convulsa. Une vague, longue, qui partit du ventre et remonta dans la poitrine, dans la gorge, dans le cri. Lila sentit le sexe de Noa se contracter brutalement autour de ses doigts, dix fois, douze fois, et un jet chaud, abondant, mouilla son poignet et son menton. Noa pleura. Sans dramatisation. Juste des larmes qui sortirent toutes seules.


Lila remonta. Elle s'allongea sur Noa, peau contre peau, et embrassa les paupières mouillées.


Elles restèrent immobiles peut-être dix minutes. Le souffle se calma. Les cœurs aussi.


Puis Noa la fit basculer. Elle se mit à califourchon sur Lila, ses cuisses ouvertes autour des hanches de Lila, et elle se pencha — sa bouche tout près de l'oreille de Lila, son sexe trempé déjà posé contre le sexe de Lila.


— On a un mois à rattraper, murmura-t-elle.


Et elle commença à bouger.


Lila n'avait jamais fait cela exactement comme cela. Le sexe nu de Noa contre son sexe nu, lèvre contre lèvre, clitoris contre clitoris, et entre elles cette humidité qui se mélangeait, qui devenait commune, qui faisait à chaque va-et-vient un son obscène, mouillé, qui n'aurait pu être confondu avec aucun autre. Noa bougeait lentement d'abord. Hanches qui roulaient, qui pressaient, qui glissaient. Sa main droite posée sur le sein de Lila, qu'elle pétrissait. Sa main gauche dans les cheveux de Lila, à la racine, qui tirait juste assez pour cambrer la nuque.


Lila tenait les hanches de Noa, et elle suivait, et bientôt elle ne suivait plus, elle imposait, elle pressait, elle remontait, et leurs deux sexes glissaient l'un contre l'autre dans un rythme qui s'accélérait, qui se déréglait. Le bruit montait — un clapotis dense, presque obscène, qui résonnait dans la chambre comme un aveu.


Noa jouit la première cette fois. Son corps se figea, ses cuisses serrèrent celles de Lila, et elle s'effondra en avant, contre la poitrine de Lila, son sexe encore secoué de contractions qui se transmirent à Lila comme un courant. Lila la tenait, et elle continua à bouger sous elle, et le poids de Noa, sa chaleur, son humidité abandonnée, le souffle de Noa qui haletait contre son cou — tout cela fit basculer Lila à son tour, et elle jouit en murmurant le prénom de Noa pour la première fois.


— Noa. Noa. Noa.


Elles s'endormirent comme cela, peau collée, draps trempés, les jambes mêlées, le souffle bas. À travers la fenêtre, la lampe ambrée brûlait toujours.




Chapitre 8


L'aube et la fenêtre


Lila se réveilla à six heures, comme Noa se réveillait toujours.


Le ciel d'hiver était encore noir, mais une bande de gris bleuté commençait à découper la silhouette des toits. Elle resta un long moment sans bouger, le visage tourné vers Noa qui dormait sur le ventre, un bras pendant au bord du lit, la nuque rasée à l'air. Lila avait du mal à croire ce corps réel. Elle leva la main et passa très doucement les doigts sur la cicatrice qu'elle avait reconnue, là, au-dessus de la hanche.


Noa ouvrit un œil. Sans surprise. Elle sourit, un sourire endormi, un sourire de chez soi.


— Café ? murmura-t-elle.


Elles se levèrent. Noa enfila un t-shirt large et rien d'autre. Lila trouva la chemise de la veille de Noa, sur le dossier d'une chaise, et la passa. Elle était trop grande, descendait jusqu'à mi-cuisse. Elle gardait l'odeur. Lila s'enroula dedans.


Dans la cuisine, l'eau bouillit, le café passa. Noa appuyait son dos contre le plan de travail, ses cuisses nues, ses cheveux ébouriffés. Lila s'approcha, posa son front contre celui de Noa, et resta là, immobile, pendant que la cafetière finissait son chant.


Puis Noa attrapa sa main. Elle la guida vers le salon. Elle fit s'asseoir Lila dans le fauteuil — le même fauteuil, le fauteuil de la veille, le fauteuil de spectatrice — et elle s'agenouilla devant elle. Pas pour la même chose, cette fois. Elle posa la tête sur les cuisses nues de Lila, simplement, comme on pose une tête sur un oreiller, et Lila lui caressa les cheveux pendant que le ciel s'éclairait lentement.


À sept heures et demie, le café était froid dans les tasses. Lila se leva, et marcha jusqu'à la fenêtre. Elle écarta légèrement le rideau. De l'autre côté de la rue, son propre appartement. Sa propre lampe encore allumée. Son fauteuil vide. Le mug à café qu'elle n'avait pas rangé la veille.


Elle se vit, presque, à travers le temps — la Lila d'octobre, qui trempait un sachet de thé, et qui levait les yeux par hasard. Elle eut envie de la remercier.


Noa la rejoignit. Elle passa les bras autour de la taille de Lila, par derrière, et posa le menton sur son épaule.


— Tu sais ce que j'ai fait, la première semaine ? dit-elle. J'ai changé ma table de travail de place. Je l'ai mise dos à la fenêtre. Je me disais que ce serait plus sage.


— Et ?


— Je n'écrivais plus.


Lila rit. Un rire bas, doux, qui remonta dans sa propre poitrine et qui se cogna contre la poitrine de Noa derrière elle.


— Et maintenant ?


— Maintenant je crois que je vais avoir un autre problème.


Noa posa la bouche sur la nuque de Lila. Un baiser long, lent, qui n'avait plus rien à prouver. Elles restèrent ainsi un long moment, à regarder la rue se réveiller, les concierges sortir les poubelles, une femme promener un vieux chien. Paris reprenait son va-et-vient.


Puis Lila se retourna dans les bras de Noa. Elle l'embrassa profondément, longuement. Elle sentit que Noa était déjà à nouveau humide contre sa cuisse. Elle sourit contre sa bouche.


— Recommence, dit-elle.


— Quoi ?


— Tout. Recommence tout.


Noa la souleva. Lila ne s'attendait pas à cette force-là — Noa la souleva par les cuisses, comme on porte une mariée, et la ramena dans la chambre, et la posa sur le lit défait, et lui ouvrit les jambes une nouvelle fois.


Cette fois, elles ne fermèrent pas les rideaux. La lumière froide du matin entra, pâle et bleue, et déposa sur leurs deux corps mêlés une clarté de tableau ancien. À l'autre bout de la rue, derrière la vitre éteinte, l'appartement de Lila resta vide, comme une chambre que l'on quitte pour de bon.


Et dans la pièce où elles s'aimaient, on entendait seulement les sons mouillés des bouches, le souffle qui se cherchait, et, très loin en dessous, dans la rue qui s'éveillait, le bruit doux d'une ville qui ne savait pas, encore, que deux fenêtres venaient de se rejoindre.
























































































































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