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Sous le Verre

  • 4 juin
  • 21 min de lecture
Sous le Verre



Chapitre 1


L'Embarquement


Le quai de Calvi sentait le mazout chaud et le poisson. Océane Rivière vérifiait pour la troisième fois les bouteilles de plongée alignées sur le pont arrière du *Méduse*, un petit catamaran de recherche de quinze mètres dont la coque blanche portait encore les traces de la dernière campagne. Le soleil de juin tombait droit sur ses épaules, et elle sentait déjà la peau de sa nuque tirer sous la brûlure naissante. Vingt-neuf ans, plongeuse scientifique pour l'Institut océanographique de Marseille, elle avait l'habitude de ces préparatifs solitaires. Le silence des matins de mer lui convenait.


Ce qu'elle attendait moins, c'était la silhouette qui descendait à présent la passerelle, sac de toile sur l'épaule, caisse d'instruments tenue à bout de bras. Luna Bolton — la biologiste qu'on lui avait imposée pour cette mission de neuf jours sur les herbiers de posidonies du golfe de Porto. Elles s'étaient croisées une fois à un colloque à Banyuls, deux ans plus tôt. Océane se souvenait d'une voix grave, d'un rire qui montait facilement, et d'une façon de tenir un verre de vin comme si elle l'écoutait.


— Tu as commencé sans moi, dit Luna en arrivant à sa hauteur.


Elle avait posé sa caisse sur le pont avec une douceur surprenante, et Océane remarqua le soin du geste avant le visage. Puis le visage : peau ambrée, cheveux châtains noués bas sur la nuque, des yeux d'un gris-vert que la lumière de juin rendait presque translucides. Une bouche large, sans rouge à lèvres, mais dont les coins remontaient déjà, comme par habitude.


— J'aime vérifier deux fois, répondit Océane.


— Je sais. C'est pour ça qu'on m'a dit de plonger avec toi.


Il y avait dans le ton une chaleur immédiate, et Océane sentit une légère résistance en elle — non pas du déplaisir, plutôt cette vigilance qu'elle opposait toujours aux gens qui entraient trop vite dans la pièce. Elle hocha la tête, sobre, et désigna la cabine.


— L'équipage devait nous accompagner pour les manœuvres, mais Marco s'est cassé le poignet hier soir. Stefano reste à Calvi pour l'opération. Nous sommes seules à bord. Si tu veux annuler, c'est le moment.


Luna eut ce rire bref, à peine sonore, presque intérieur.


— Annuler ? Neuf jours à deux sur les posidonies du Scandola ? Tu plaisantes.


Elle s'était accroupie pour ouvrir sa caisse, et le tissu de son short remontait sur des cuisses brunes, fermes, marquées d'une cicatrice fine au-dessus du genou gauche. Océane détourna les yeux vers l'horizon. La mer était d'un bleu sans humour, lisse jusqu'à la limite des îles. Un grain plus tard, peut-être, mais pour l'instant rien que cette clarté excessive, cette lumière qui fendait le crâne quand on regardait trop longtemps.


Elles passèrent l'après-midi à finir l'arrimage. Les bouteilles, les caisses d'échantillonnage, les tubes Falcon, les microscopes portables, le matériel de prélèvement, les vivres pour neuf jours. Océane parlait peu, indiquait par gestes ; Luna suivait sans poser de questions inutiles, et c'était cela peut-être qui frappait : la rapidité avec laquelle elle comprenait. À dix-sept heures, le moteur tournait, et le *Méduse* glissait hors du port, doublant la citadelle dont les remparts ocre rosissaient déjà.


Au large, le silence changea. Il devint plus large, plus dense. Océane tenait la barre, et derrière elle, Luna s'était assise à même le pont, les coudes appuyés sur la rambarde, le visage tendu vers le vent. Ses cheveux s'étaient défaits, et une mèche battait sa joue. Océane la regardait à travers le verre du roof, brièvement, sans s'attarder. Elle vit Luna fermer les yeux, respirer profondément, et un sourire intime, pour elle-même, monta sur la bouche large.


Cette femme aimait la mer comme on aime un corps, pensa Océane. Elle ne sut pas pourquoi cette pensée vint dans ces termes-là.


Elles mouillèrent dans une calanque déserte du Scandola, à l'abri d'une falaise rouge. Le soleil tombait dans l'eau en cuivre liquide. Luna sortit deux verres et une bouteille de vermentino blanc qu'elle avait apportée — *du domaine de mon oncle*, dit-elle, *en Sardaigne*. Elles burent assises sur le pont avant, les pieds pendant dans le vide, l'eau noire en dessous qui clapotait contre la coque.


— Tu es de Marseille ?


— Oui. Toi ?


— Bath. En Angleterre. Mais ma mère est italienne, sicilienne plus précisément. J'ai fait mon doctorat à Naples.


— Ça s'entend, dans ton français.


— Quoi ? L'accent ?


— Non. La façon dont tu poses les fins de phrases.


Luna la regarda longuement, et Océane sentit le regard sans se tourner. Elle but une gorgée de vermentino. Le vin avait un goût de pierre chaude et de pamplemousse.


— Tu m'observes bien, dit Luna doucement.


— C'est mon métier.


— Ah. Les posidonies.


— Et le reste.


Luna sourit. Elle ne répondit pas. Le silence reprit, mais quelque chose en lui avait changé de texture. Océane sentit la chaleur du jour quitter ses épaules par couches, et la nuit méditerranéenne, immédiate, s'installer.


Elles dormirent dans des couchettes séparées, à deux mètres l'une de l'autre, dans la cabine principale. Océane mit longtemps à trouver le sommeil. Elle entendait la respiration de Luna, à peine plus profonde que la sienne, et le bateau bougeait doucement sous elles, comme un animal endormi.




Chapitre 2


La Première Plongée


L'aube se leva pâle, presque verte. Océane se réveilla la première et passa sur le pont en short et débardeur, pieds nus. L'air avait cette fraîcheur particulière des matins en mer, qui sent l'iode et le bois mouillé. Elle prépara le café dans la cafetière italienne, et l'odeur tira Luna hors de la couchette quelques minutes plus tard.


Luna apparut dans l'encadrement de la cabine, les cheveux défaits, un tee-shirt blanc trop large qui glissait sur une épaule. Sa peau, à la lumière du matin, avait la couleur d'un thé léger. Elle tenait sa tasse à deux mains.


— Tu as bien dormi ?


— Oui, mentit Océane.


Elles plongèrent à neuf heures, après le briefing. Quinze mètres de fond, sur un herbier dont il fallait quadriller cinquante mètres carrés, prélever les pousses jaunissantes, photographier la densité du tapis racinaire. Océane descendit la première. Le contact de l'eau froide sur son visage la fit refermer les paupières un instant, et quand elle les rouvrit, le monde était devenu bleu, traversé de colonnes de lumière qui ondulaient sur le sable blanc.


Luna la rejoignit. Elles communiquaient par signes. Sous l'eau, Luna devenait autre : son corps prenait une lenteur précise, presque féline. Sa palme battait avec une économie qui trahissait des centaines d'heures d'immersion. Elle s'agenouilla dans le sable pour ajuster son appareil photo, et Océane vit la ligne de sa colonne vertébrale dessinée sous la combinaison, la courbure des reins, le mouvement des épaules.


Elles travaillèrent une heure. Les posidonies ondulaient autour d'elles comme des chevelures lentes. Un mérou les regardait depuis l'ombre d'un rocher, sans peur. À un moment, Luna fit signe à Océane de s'approcher : elle avait trouvé une hippocampe accroché à une feuille. Océane se rapprocha jusqu'à ce que son épaule touche presque celle de Luna, et elles restèrent ainsi, immobiles, à regarder l'animal minuscule onduler à contre-courant.


Le contact n'eut lieu qu'une seconde : la palme de Luna effleura le mollet d'Océane en se replaçant. À travers le néoprène, ce n'était presque rien. Et pourtant Océane sentit une décharge brève remonter dans sa cuisse. Elle ne tourna pas la tête. Mais elle savait que Luna avait senti aussi — il y avait eu cette infime suspension dans la posture, ce demi-souffle retenu dans le détendeur.


À la remontée, elles firent leur palier à six mètres en se tenant à la corde du mouillage, face à face. Le visage de Luna derrière le masque, les yeux gris-vert encore plus pâles dans la lumière sous-marine, fixait Océane sans détour. Trois minutes de palier. Trois minutes pendant lesquelles aucune des deux ne baissa les yeux.


Quand elles émergèrent, Océane sentit ses jambes tremblantes en grimpant l'échelle, et elle pensa, brièvement, que ce n'était pas l'azote.


Sur le pont, elles ôtèrent les combinaisons. Le geste, banal entre plongeurs, prit ce jour-là une autre densité. Luna tirait sur le néoprène, et la combinaison roula sur sa peau humide en exposant un maillot une-pièce noir, simple, mais qui dessinait tout. Ses cuisses ruisselaient. Une goutte d'eau salée coula entre ses seins, suivit la ligne du ventre, disparut dans le tissu. Océane détourna le regard vers l'horizon, vers la falaise rouge, vers n'importe quoi. Elle entendit Luna rire doucement, un rire qui n'était pas moqueur — plutôt comme une reconnaissance, comme quelqu'un qui sait, et qui dit : *moi aussi, je vois*.


— Tu veux le bain de soleil avant ou après le déjeuner ? demanda Luna.


— Après.


Sa propre voix lui parut plus rauque qu'à l'ordinaire.




Chapitre 3


Le Laboratoire


L'après-midi, elles transformèrent la table de la cabine en laboratoire de fortune. Microscope binoculaire fixé au plateau par des sangles à cause du roulis, lamelles, pinces fines, tubes Falcon numérotés. La cabine mesurait à peine huit mètres carrés. Les hublots laissaient entrer une lumière de bronze. La chaleur s'était accumulée sous le plafond, et l'air sentait le sel séché, l'alcool isopropylique, et un parfum plus discret, animal, qui ne pouvait être que celui de leurs deux peaux mêlées dans le huis clos.


Luna travaillait au microscope. Penchée sur l'oculaire, elle ajustait la molette de mise au point avec une concentration absolue, et Océane, assise en face d'elle, classait les pousses dans les tubes. Mais ses yeux glissaient malgré elle. La nuque de Luna, dégagée par le chignon défait, laissait voir un duvet fin, blond presque, qui descendait vers la première vertèbre. Une fine chaîne d'or autour du cou, dont le pendentif — quelque chose de petit, peut-être une pierre — disparaissait sous le débardeur.


— Viens voir, dit Luna sans relever la tête. La densité des chloroplastes est anormale. On dirait un stress thermique précoce.


Océane se leva et fit le tour de la table. Pour atteindre l'oculaire, elle dut se pencher juste à côté de Luna, et leurs bras s'effleurèrent, peau contre peau, cette fois sans la barrière du néoprène. La peau de Luna était chaude. Elle sentait le sel, le savon de Marseille, et quelque chose de plus sombre, comme du foin coupé.


Océane regarda dans l'oculaire. Effectivement, les cellules étaient bourrées de chloroplastes. Mais elle voyait à peine. Tout son champ de conscience s'était déplacé vers le bras qui restait collé au sien, vers la respiration de Luna juste derrière son oreille, vers le souffle léger qui passait sur son cou. Aucune des deux ne s'écartait. La pièce devenait étroite, l'air épais, le bateau roulait imperceptiblement, et leurs corps se compensaient pour ne pas perdre l'équilibre.


— Tu vois ? murmura Luna.


— Je vois.


— C'est grave.


— Oui.


Elles parlaient des cellules. Elles parlaient d'autre chose.


Océane se redressa la première. Elle avait besoin d'air. Elle sortit sur le pont, le cœur battant trop haut dans la gorge, et resta plusieurs minutes face au vent, à laisser la brise lui sécher la transpiration sur la lèvre supérieure. Luna ne sortit pas tout de suite. Quand elle apparut enfin, elle portait deux verres d'eau fraîche, et elle en tendit un à Océane sans rien dire. Leurs doigts se touchèrent autour du verre. Le contact dura une seconde de trop, et Luna soutint le regard, et cette fois ce fut Océane qui détourna les yeux.


— Tu as quelqu'un, à Marseille ? demanda Luna.


— Non. Plus depuis un an.


— Une femme ?


— Oui.


Luna hocha la tête, simplement. Elle but son verre lentement.


— Moi non plus, je n'ai personne. Depuis plus longtemps.


Elle dit cela sans coquetterie, comme un état des lieux, un fait pertinent. Puis elle posa son verre sur le banc et retourna dans le laboratoire. Océane resta seule sur le pont. La mer, en fin d'après-midi, prenait une couleur d'huile chaude. Quelque part, un goéland criait.




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