Tempête sur le Sirène d'Argent
- 25 mai
- 21 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 juin

Chapitre 1
Le ciel tourne
Le ciel avait viré au plomb à seize heures. À dix-sept, Camille Duval comprit que son week-end de luxe venait de basculer.
Elle se tenait sur le pont arrière du *Sirène d'Argent*, ses cheveux acajou fouettant son visage comme autant de petits coups de cravache. Les quarante mètres d'acajou et de teck que son père lui avait offerts pour ses vingt-cinq ans tanguaient déjà, et l'horizon avait disparu derrière une muraille d'encre. La Méditerranée, qu'elle croyait apprivoisée, montrait soudain les dents.
— Mademoiselle Duval.
La voix glissa dans son dos comme une lame chauffée. Grave, basse, posée — et pourtant impossible à ignorer.
Elle se retourna lentement, refusant par principe de paraître pressée. Le Captain Gabriel Noir se tenait à trois pas, en uniforme blanc, mains croisées dans le dos. Un mètre quatre-vingt-quinze de calme professionnel. Mâchoire taillée à la serpe, tempes grisonnantes à peine, yeux gris orage — exactement la couleur du ciel qui se refermait sur eux.
— Captain.
— Je vais avoir besoin que vous descendiez.
— Je préfère rester sur le pont.
Un muscle bougea le long de sa mâchoire. Un seul.
— Ce n'était pas une suggestion, mademoiselle.
Camille leva le menton. Elle reconnaissait ce ton — son père l'employait quand il pensait avoir raison. Elle détestait avoir raison contre lui. Elle détestait, en cet instant précis, l'idée qu'un employé puisse lui parler ainsi.
Et pourtant. Quelque chose en bas de son ventre, quelque chose de petit et de chaud et d'absolument déloyal, frissonna.
— J'ai payé ce bateau, Captain.
— Votre père a payé ce bateau, dit-il, sans hausser le ton. Et moi, je suis payé pour vous ramener vivante. Descendez.
Elle ouvrit la bouche pour répliquer. Une vague énorme, sortie de nulle part, choisit ce moment précis pour soulever le yacht. Camille perdit l'équilibre. Une main de fer se referma sur son coude — large, chaude, ferme — et la rattrapa avant que sa hanche ne percute le bastingage.
L'odeur de Gabriel l'envahit. Cèdre, sel, et un fond de tabac propre. Sa paume brûlait à travers le lin léger de sa blouse. Elle se figea contre lui une seconde, deux, son sein effleurant sans le vouloir le revers de sa veste.
Il la relâcha avec une lenteur qui n'était plus tout à fait professionnelle.
— Descendez, répéta-t-il, plus bas.
Elle descendit.
Chapitre 2
La cabine du capitaine
À vingt-deux heures, la tempête avait passé toutes les vitesses qu'elle possédait. Le *Sirène d'Argent* ne naviguait plus : il survivait. Les communications satellites étaient mortes vers vingt heures. Le vent hurlait à quatre-vingt-dix nœuds. Le yacht montait au sommet de murs d'eau noire et retombait dans des fosses qui faisaient gémir l'acier.
Camille avait essayé de dormir dans la suite armateur. Trois fois, elle avait failli être éjectée de son lit. À vingt-deux heures trente, un coup discret sonna à sa porte.
Elle ouvrit, en chemise de nuit de soie crème, les pieds nus, les cheveux défaits.
Gabriel se tenait là.
Il portait toujours sa chemise blanche, mais les deux premiers boutons étaient défaits. Une fine ligne sombre dépassait — un tatouage sur le pectoral, peut-être. Ses cheveux, habituellement tirés en arrière, retombaient en mèches désordonnées sur son front. Il y avait du sel séché à la pointe de ses cils.
Il prit le temps, exactement le temps qu'il fallait, de regarder la chemise de nuit. Le galbe de ses seins libres sous la soie. Le téton qui pointait à cause du froid — ou d'autre chose. La jambe nue jusqu'à mi-cuisse. Puis il ramena ses yeux gris sur les siens, et le regard n'était plus du tout celui d'un employé.
— La suite armateur est à l'avant, dit-il. Le tangage y est insupportable. Vous allez vous blesser.
— Je gère.
— Non. Vous prenez ma cabine.
— Je ne vais pas vous voler votre cabine, Captain.
— Vous ne me la volez pas. Je dors dedans aussi.
Silence. Le yacht piqua du nez, et elle dut s'appuyer au chambranle. Sa chemise de nuit glissa de l'épaule.
— Pardon ?
— Au centre du navire, le roulis est divisé par deux. C'est la seule cabine viable. Il y a un lit, un canapé. Vous prenez le lit. Je prends le canapé. Et avant que vous ne m'accusiez de quoi que ce soit, mademoiselle, sachez que je n'ai aucune envie de cette situation.
Le mensonge était écrit partout dans sa voix.
Elle le suivit dans le couloir, pieds nus, agrippée aux rambardes. Le bois sentait l'huile d'orange et la cire. Quelque part au-dessus, un membre d'équipage criait quelque chose en italien. Un autre lui répondait, plus loin. Le yacht n'était pas vide. Le yacht n'était jamais vide.
La cabine du capitaine était sobre, masculine, intime. Un lit large, encastré dans une niche d'acajou, recouvert d'un drap de lin gris. Un fauteuil de cuir. Une petite bibliothèque où Conrad et Melville voisinaient avec Garcia Marquez. Une odeur — la sienne — partout.
— Couchez-vous, dit-il.
Elle se coucha. Pas parce qu'il l'avait ordonné. Parce qu'elle ne tenait plus debout.
Gabriel s'installa sur le fauteuil de cuir, dans le coin, et ouvrit un livre qu'il ne lut pas. Il regardait l'horloge. Il regardait la baromètre. Il regardait, parfois, l'arrondi de sa hanche sous le drap.
Camille ferma les yeux. Le yacht la berçait — non, le yacht la malmenait. Chaque vague la roulait d'un côté du matelas à l'autre. Et à chaque roulis, elle sentait, sous la soie, le frottement du tissu contre ses seins durcis, contre l'intérieur de ses cuisses, là où la chaleur s'accumulait sans qu'elle ait rien demandé.
Elle l'entendait respirer. Lentement. Trop lentement. Comme un homme qui se contrôle.
— Captain ?
— Oui, mademoiselle.
— Vous dormez ?
— Non.
— Moi non plus.
Long silence. Le navire monta, monta, et chuta. Elle agrippa le drap.
— Essayez de penser à autre chose, dit-il enfin.
Sa voix était plus rauque qu'avant.
À quoi pensait-il ? À quoi, exactement, lui, demandait-il de ne pas penser ?
Elle ouvrit les yeux dans le noir et sourit.
Chapitre 3
Le frôlement
Au petit matin, la tempête n'avait pas faibli. Le ciel restait noir à neuf heures, traversé d'éclairs livides. La radio gémissait des bribes incompréhensibles. Gabriel avait disparu vers cinq heures, pour reparaître à neuf, trempé, l'odeur de l'iode et de la pluie collée à la peau.
Camille faisait semblant de dormir.
Elle l'entendit verrouiller la porte de la cabine — un geste neuf, qu'il n'avait pas fait la veille. Elle l'entendit ouvrir un placard. Le froissement du tissu mouillé qu'on enlève. Le bruit doux d'une serviette sur une peau. Elle aurait dû fermer les yeux plus fort. Elle entrouvrit un cil à la place.
Dos large, mat, sculpté par des années de mer. Une cicatrice fine en travers de l'omoplate. Le tatouage qu'elle avait deviné descendait du pectoral jusque vers les côtes — un compas, peut-être, ou une rose des vents. La serviette nouée bas sur ses hanches dévoilait un sillon de muscles obliques qui plongeaient vers ce que la serviette cachait à peine.
Elle inspira, trop fort.
Il leva les yeux. Croisa son regard dans le reflet du hublot.
Il ne s'excusa pas. Il ne se couvrit pas davantage. Il la regarda, simplement, comme si elle venait d'admettre quelque chose qu'elle n'avait pas dit à voix haute.
— Bien dormi, mademoiselle ?
— Mal.
— Étrange.
— Très étrange.
Il s'approcha du lit. La serviette suivait, à peine. Elle aurait pu, en tendant la main, suivre du bout des doigts la ligne sombre du tatouage. Elle ne le fit pas. Elle se redressa sur les coudes, et la soie glissa, dévoilant la naissance d'un sein.
Le regard de Gabriel descendit. Remonta. S'arrêta sur sa bouche.
— Vous me regardez, capitaine.
— Je vous regarde.
— Et ce n'est pas inapproprié ?
— Très inapproprié.
Il n'eut pas l'air de s'en repentir. Il y eut, dans son silence, quelque chose qui ressemblait à une question et à une menace, en parts égales.
Une voix retentit dans le couloir. Lorenzo, le second. Il appelait le capitaine. Gabriel s'écarta du lit en une seconde, attrapa une chemise sèche, ouvrit la porte juste assez pour passer sa tête et sa voix dans le couloir. Camille n'entendit que des bribes — *le générateur, deux heures, la pompe.* La voix de Gabriel changeait quand il commandait. Plus dure. Plus tranchante. Une voix d'homme qui pouvait gifler ou caresser avec la même autorité, et qui choisissait.
Quand il referma la porte, elle s'aperçut que ses propres cuisses s'étaient serrées sous le drap.
— Il faut que je m'habille, dit-elle.
— Faites.
Il ne sortit pas. Il s'installa au petit bureau, dos à elle, et se mit à étudier des cartes marines.
Elle se leva. Le yacht plongea. Elle bascula et son épaule heurta le mur d'acajou. Elle laissa tomber la chemise de nuit. La soie crème glissa le long de son corps et atterrit en flaque à ses pieds.
Elle resta nue, deux secondes, peut-être trois.
Et elle sut — elle vit — que Gabriel s'était figé sur ses cartes. La nuque tendue. La main arrêtée sur le compas. Pas un muscle qui bougeait. Sauf un, qu'elle ne voyait pas, mais qu'elle imaginait, et l'imagination suffit à la faire frissonner de la nuque aux reins.
Elle enfila une robe de jersey noire. Lentement. Sans soutien-gorge. Le tissu épousa ses seins, ses hanches, le pli sous ses fesses.
— Captain ?
— Mademoiselle.
— Vous êtes très silencieux.
— Je travaille.
Elle sourit, dans son dos.
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