Tempête sur le Sirène d'Argent
- 25 mai
- 21 min de lecture
Dernière mise à jour : 13 juin

Chapitre 1
Le ciel tourne
Le ciel avait viré au plomb à seize heures. À dix-sept, Camille Duval comprit que son week-end de luxe venait de basculer.
Elle se tenait sur le pont arrière du *Sirène d'Argent*, ses cheveux acajou fouettant son visage comme autant de petits coups de cravache. Les quarante mètres d'acajou et de teck que son père lui avait offerts pour ses vingt-cinq ans tanguaient déjà, et l'horizon avait disparu derrière une muraille d'encre. La Méditerranée, qu'elle croyait apprivoisée, montrait soudain les dents.
— Mademoiselle Duval.
La voix glissa dans son dos comme une lame chauffée. Grave, basse, posée — et pourtant impossible à ignorer.
Elle se retourna lentement, refusant par principe de paraître pressée. Le Captain Gabriel Noir se tenait à trois pas, en uniforme blanc, mains croisées dans le dos. Un mètre quatre-vingt-quinze de calme professionnel. Mâchoire taillée à la serpe, tempes grisonnantes à peine, yeux gris orage — exactement la couleur du ciel qui se refermait sur eux.
— Captain.
— Je vais avoir besoin que vous descendiez.
— Je préfère rester sur le pont.
Un muscle bougea le long de sa mâchoire. Un seul.
— Ce n'était pas une suggestion, mademoiselle.
Camille leva le menton. Elle reconnaissait ce ton — son père l'employait quand il pensait avoir raison. Elle détestait avoir raison contre lui. Elle détestait, en cet instant précis, l'idée qu'un employé puisse lui parler ainsi.
Et pourtant. Quelque chose en bas de son ventre, quelque chose de petit et de chaud et d'absolument déloyal, frissonna.
— J'ai payé ce bateau, Captain.
— Votre père a payé ce bateau, dit-il, sans hausser le ton. Et moi, je suis payé pour vous ramener vivante. Descendez.
Elle ouvrit la bouche pour répliquer. Une vague énorme, sortie de nulle part, choisit ce moment précis pour soulever le yacht. Camille perdit l'équilibre. Une main de fer se referma sur son coude — large, chaude, ferme — et la rattrapa avant que sa hanche ne percute le bastingage.
L'odeur de Gabriel l'envahit. Cèdre, sel, et un fond de tabac propre. Sa paume brûlait à travers le lin léger de sa blouse. Elle se figea contre lui une seconde, deux, son sein effleurant sans le vouloir le revers de sa veste.
Il la relâcha avec une lenteur qui n'était plus tout à fait professionnelle.
— Descendez, répéta-t-il, plus bas.
Elle descendit.
Chapitre 2
La cabine du capitaine
À vingt-deux heures, la tempête avait passé toutes les vitesses qu'elle possédait. Le *Sirène d'Argent* ne naviguait plus : il survivait. Les communications satellites étaient mortes vers vingt heures. Le vent hurlait à quatre-vingt-dix nœuds. Le yacht montait au sommet de murs d'eau noire et retombait dans des fosses qui faisaient gémir l'acier.
Camille avait essayé de dormir dans la suite armateur. Trois fois, elle avait failli être éjectée de son lit. À vingt-deux heures trente, un coup discret sonna à sa porte.
Elle ouvrit, en chemise de nuit de soie crème, les pieds nus, les cheveux défaits.
Gabriel se tenait là.
Il portait toujours sa chemise blanche, mais les deux premiers boutons étaient défaits. Une fine ligne sombre dépassait — un tatouage sur le pectoral, peut-être. Ses cheveux, habituellement tirés en arrière, retombaient en mèches désordonnées sur son front. Il y avait du sel séché à la pointe de ses cils.
Il prit le temps, exactement le temps qu'il fallait, de regarder la chemise de nuit. Le galbe de ses seins libres sous la soie. Le téton qui pointait à cause du froid — ou d'autre chose. La jambe nue jusqu'à mi-cuisse. Puis il ramena ses yeux gris sur les siens, et le regard n'était plus du tout celui d'un employé.
— La suite armateur est à l'avant, dit-il. Le tangage y est insupportable. Vous allez vous blesser.
— Je gère.
— Non. Vous prenez ma cabine.
— Je ne vais pas vous voler votre cabine, Captain.
— Vous ne me la volez pas. Je dors dedans aussi.
Silence. Le yacht piqua du nez, et elle dut s'appuyer au chambranle. Sa chemise de nuit glissa de l'épaule.
— Pardon ?
— Au centre du navire, le roulis est divisé par deux. C'est la seule cabine viable. Il y a un lit, un canapé. Vous prenez le lit. Je prends le canapé. Et avant que vous ne m'accusiez de quoi que ce soit, mademoiselle, sachez que je n'ai aucune envie de cette situation.
Le mensonge était écrit partout dans sa voix.
Elle le suivit dans le couloir, pieds nus, agrippée aux rambardes. Le bois sentait l'huile d'orange et la cire. Quelque part au-dessus, un membre d'équipage criait quelque chose en italien. Un autre lui répondait, plus loin. Le yacht n'était pas vide. Le yacht n'était jamais vide.
La cabine du capitaine était sobre, masculine, intime. Un lit large, encastré dans une niche d'acajou, recouvert d'un drap de lin gris. Un fauteuil de cuir. Une petite bibliothèque où Conrad et Melville voisinaient avec Garcia Marquez. Une odeur — la sienne — partout.
— Couchez-vous, dit-il.
Elle se coucha. Pas parce qu'il l'avait ordonné. Parce qu'elle ne tenait plus debout.
Gabriel s'installa sur le fauteuil de cuir, dans le coin, et ouvrit un livre qu'il ne lut pas. Il regardait l'horloge. Il regardait la baromètre. Il regardait, parfois, l'arrondi de sa hanche sous le drap.
Camille ferma les yeux. Le yacht la berçait — non, le yacht la malmenait. Chaque vague la roulait d'un côté du matelas à l'autre. Et à chaque roulis, elle sentait, sous la soie, le frottement du tissu contre ses seins durcis, contre l'intérieur de ses cuisses, là où la chaleur s'accumulait sans qu'elle ait rien demandé.
Elle l'entendait respirer. Lentement. Trop lentement. Comme un homme qui se contrôle.
— Captain ?
— Oui, mademoiselle.
— Vous dormez ?
— Non.
— Moi non plus.
Long silence. Le navire monta, monta, et chuta. Elle agrippa le drap.
— Essayez de penser à autre chose, dit-il enfin.
Sa voix était plus rauque qu'avant.
À quoi pensait-il ? À quoi, exactement, lui, demandait-il de ne pas penser ?
Elle ouvrit les yeux dans le noir et sourit.
Chapitre 3
Le frôlement
Au petit matin, la tempête n'avait pas faibli. Le ciel restait noir à neuf heures, traversé d'éclairs livides. La radio gémissait des bribes incompréhensibles. Gabriel avait disparu vers cinq heures, pour reparaître à neuf, trempé, l'odeur de l'iode et de la pluie collée à la peau.
Camille faisait semblant de dormir.
Elle l'entendit verrouiller la porte de la cabine — un geste neuf, qu'il n'avait pas fait la veille. Elle l'entendit ouvrir un placard. Le froissement du tissu mouillé qu'on enlève. Le bruit doux d'une serviette sur une peau. Elle aurait dû fermer les yeux plus fort. Elle entrouvrit un cil à la place.
Dos large, mat, sculpté par des années de mer. Une cicatrice fine en travers de l'omoplate. Le tatouage qu'elle avait deviné descendait du pectoral jusque vers les côtes — un compas, peut-être, ou une rose des vents. La serviette nouée bas sur ses hanches dévoilait un sillon de muscles obliques qui plongeaient vers ce que la serviette cachait à peine.
Elle inspira, trop fort.
Il leva les yeux. Croisa son regard dans le reflet du hublot.
Il ne s'excusa pas. Il ne se couvrit pas davantage. Il la regarda, simplement, comme si elle venait d'admettre quelque chose qu'elle n'avait pas dit à voix haute.
— Bien dormi, mademoiselle ?
— Mal.
— Étrange.
— Très étrange.
Il s'approcha du lit. La serviette suivait, à peine. Elle aurait pu, en tendant la main, suivre du bout des doigts la ligne sombre du tatouage. Elle ne le fit pas. Elle se redressa sur les coudes, et la soie glissa, dévoilant la naissance d'un sein.
Le regard de Gabriel descendit. Remonta. S'arrêta sur sa bouche.
— Vous me regardez, capitaine.
— Je vous regarde.
— Et ce n'est pas inapproprié ?
— Très inapproprié.
Il n'eut pas l'air de s'en repentir. Il y eut, dans son silence, quelque chose qui ressemblait à une question et à une menace, en parts égales.
Une voix retentit dans le couloir. Lorenzo, le second. Il appelait le capitaine. Gabriel s'écarta du lit en une seconde, attrapa une chemise sèche, ouvrit la porte juste assez pour passer sa tête et sa voix dans le couloir. Camille n'entendit que des bribes — *le générateur, deux heures, la pompe.* La voix de Gabriel changeait quand il commandait. Plus dure. Plus tranchante. Une voix d'homme qui pouvait gifler ou caresser avec la même autorité, et qui choisissait.
Quand il referma la porte, elle s'aperçut que ses propres cuisses s'étaient serrées sous le drap.
— Il faut que je m'habille, dit-elle.
— Faites.
Il ne sortit pas. Il s'installa au petit bureau, dos à elle, et se mit à étudier des cartes marines.
Elle se leva. Le yacht plongea. Elle bascula et son épaule heurta le mur d'acajou. Elle laissa tomber la chemise de nuit. La soie crème glissa le long de son corps et atterrit en flaque à ses pieds.
Elle resta nue, deux secondes, peut-être trois.
Et elle sut — elle vit — que Gabriel s'était figé sur ses cartes. La nuque tendue. La main arrêtée sur le compas. Pas un muscle qui bougeait. Sauf un, qu'elle ne voyait pas, mais qu'elle imaginait, et l'imagination suffit à la faire frissonner de la nuque aux reins.
Elle enfila une robe de jersey noire. Lentement. Sans soutien-gorge. Le tissu épousa ses seins, ses hanches, le pli sous ses fesses.
— Captain ?
— Mademoiselle.
— Vous êtes très silencieux.
— Je travaille.
Elle sourit, dans son dos.
— Bien sûr.
Chapitre 4
Le seuil
La tempête reprit de la voix au crépuscule du deuxième jour. Le baromètre tombait par paliers — Camille avait appris ce que ça voulait dire en regardant le visage de Gabriel pendant qu'il le consultait. Lorenzo et les deux matelots, Stefano et Bruno, dormaient par roulements de quatre heures dans la cabine d'équipage de proue. La cuisinière, Marisol, mangeait debout, accrochée à la rampe du carré, et ne disait plus rien.
À vingt et une heures, Gabriel rentra dans sa cabine après six heures de pont. Il sentait la pluie, le diesel et l'épuisement. Il s'assit lourdement sur le bord du lit, sans la regarder, et défit les boutons de sa chemise un à un.
Camille était assise au pied du lit, en peignoir de soie, un verre de cognac à la main. Elle lui en tendit un autre.
— Buvez. Vous tremblez.
Il le prit. Leurs doigts se touchèrent. Il but, ferma les yeux une seconde, et son corps tout entier sembla s'apaiser d'un cran. Quand il rouvrit les yeux, ils étaient sur elle.
— Mademoiselle Duval, je ne vous ai pas remerciée.
— De quoi ?
— De ne pas paniquer. De ne pas crier sur l'équipage. De ne pas exiger qu'on rentre au port maintenant. La plupart de mes passagères feraient des scènes.
— Je ne suis pas la plupart de vos passagères, capitaine.
— Non. Vous n'êtes pas.
Le yacht s'inclina sèchement à tribord. Le verre de Camille bascula, son cognac se renversa sur sa cuisse nue, à travers l'ouverture du peignoir. Elle eut un petit cri — surpris, pas effrayé. Le liquide ambré roulait le long de l'intérieur de sa cuisse.
Gabriel se figea.
Il posa son verre. Très lentement. Il prit le mouchoir de coton plié dans sa poche poitrine. Il se pencha.
— Je peux ?
Elle ne répondit pas. Elle hocha la tête.
Sa main, large, calleuse, glissa le mouchoir le long de sa cuisse, en remontant. Pas de précipitation. Le tissu épongeait le cognac avec une précision presque chirurgicale. Sauf que ses doigts à lui, à travers le mouchoir, suivaient. Et que sa paume, le temps d'une seconde, s'attarda à un endroit où il n'y avait plus de cognac depuis longtemps.
Camille cessa de respirer.
Il leva les yeux. Ils étaient à dix centimètres l'un de l'autre. Il avait une pommette droite parsemée d'une barbe de deux jours. Une cicatrice minuscule sur la lèvre supérieure. Une odeur de cèdre, de mer, et — quelque part — de désir contenu jusqu'à la souffrance.
— Captain, dit-elle, dans un souffle.
— Mademoiselle.
— Si vous remontez encore d'un centimètre, je vais être obligée de faire quelque chose de très bête.
Il sourit. Pour la première fois depuis qu'elle l'avait rencontré, il sourit. Et c'était un sourire sombre, lent, dangereux.
— Précisez « bête ».
— Vous embrasser, capitaine. Vous embrasser jusqu'à ce que j'aie oublié que vous êtes mon employé.
Il y eut un silence. Le yacht montait. Montait. Restait suspendu, en haut d'une vague énorme.
— Je ne suis pas votre employé, dit-il. Je travaille pour votre père. Et je vous préviens, mademoiselle Duval, si je vous embrasse, ce n'est pas une fois. Ce n'est pas un moment. Ce n'est pas une erreur que nous oublierons demain.
— C'est quoi, alors ?
— C'est ce soir, cette nuit, demain. C'est jusqu'à ce que cette tempête s'arrête. Et probablement après.
Le yacht chuta.
Et Gabriel l'embrassa.
Chapitre 5
Le premier orage
Sa bouche fut chaude, ferme, et la prit sans demander. Pas le baiser hésitant qu'elle attendait — un baiser de prise, de revendication, comme s'il avait passé deux jours à compter les minutes jusqu'à celui-là.
Il avait la langue chaude et le goût du cognac. Il l'embrassait comme un homme qui sait, qui a su tout le temps, qu'elle allait céder. Une main remonta dans ses cheveux, à la nuque, et serra — pas trop fort, juste assez pour lui rappeler qui menait. Sa propre main à elle, sans qu'elle l'ait décidé, s'agrippa à sa chemise et tira pour le rapprocher.
Le yacht roula. Ils basculèrent sur le lit. Gabriel par-dessus elle, lourd, dur partout, son sexe déjà tendu contre la cuisse de Camille à travers le pantalon blanc d'uniforme.
Il rompit le baiser et descendit le long de sa mâchoire, de son cou, de la clavicule.
— Tu trembles, murmura-t-il dans le creux de sa gorge.
— Je tremble pas.
— Si. Et ce n'est pas la tempête.
— Captain…
— Gabriel.
— Gabriel.
Il sourit contre sa peau. La soie du peignoir s'ouvrit sous ses doigts comme une promesse. Les seins de Camille apparurent — pleins, lourds, les tétons déjà dressés. Il ne se précipita pas. Il regarda. Longuement. Et le regard fut presque pire que la main qui suivit.
Sa paume couvrit son sein, l'enveloppa, le souleva. Son pouce passa lentement sur le téton, et Camille gémit — un son qu'elle ne se connaissait pas.
— Chhhh, dit-il aussitôt, à voix très basse, le sourire revenu. Le couloir.
Elle ferma les yeux. Le couloir. Lorenzo qui allait passer dans quinze minutes pour le rapport. Marisol qui dormait deux portes plus loin. Les voix qui filtraient parfois, ténues, à travers les cloisons d'acajou.
— Gabriel, on ne peut pas.
— On peut. Mais on est silencieux.
Il prit son téton dans sa bouche. Sa langue tourna autour, chaude, lente, taquine. Puis il aspira. Camille mordit l'intérieur de sa joue pour ne pas crier. Sa main se referma sur la nuque de Gabriel, dans ses cheveux humides. L'autre téton fut pris, puis l'autre, en alternance. Il avait une bouche patiente, méthodique, démoniaque.
Le yacht s'inclina. Le poids de Gabriel tomba un peu plus sur elle, et son sexe — encore enfermé dans le pantalon — pressa exactement contre le sien, contre la soie déjà trempée du peignoir. Camille hoqueta.
— Tu es prête, murmura-t-il, surpris, ravi. Tu étais prête avant que je te touche.
— La ferme.
Il rit. Bas. Dans sa gorge.
— Madame, vous me parlez mal.
— Vous ne me parliez pas mal hier sur le pont, *capitaine* ?
— Vous voulez que je vous parle mal ce soir ?
Elle ne répondit pas avec des mots. Elle se cambra contre lui. Et il comprit.
Sa main descendit. Lentement. Du sein au ventre, du ventre à l'aine, et entre ses cuisses, qu'elle ouvrit sans lutter. Ses doigts trouvèrent la soie trempée. Il poussa le tissu de côté.
Quand son majeur glissa dans son sexe, Camille enfonça la main dans sa bouche pour étouffer le cri. Il était plus large qu'elle ne l'aurait imaginé — un doigt épais d'homme habitué à manier des cordages et à commander —, et il entra avec une lenteur infernale, calcul ée, et il *écouta* son corps en entrant, et quand il toucha le bon endroit elle vit des éclairs derrière ses paupières.
— Là, dit-il à voix basse, comme s'il prenait note.
Un deuxième doigt. Le yacht roula et le mouvement du bateau enfonça la main de Gabriel d'un centimètre supplémentaire. Camille gémit dans sa propre paume.
— Tu vois, murmura-t-il, le bateau travaille avec moi.
Il commença à bouger. Pas avec ses doigts — avec le yacht. Il laissait le roulis faire le travail, ses doigts simplement plantés en elle, et chaque vague qui soulevait le navire le poussait à coups réguliers, profonds, dans son corps. Le pouce de Gabriel tournait, lentement, sur son clitoris.
Camille découvrit qu'elle pouvait jouir en moins de trois minutes, sans bruit, avec les dents dans sa propre main.
L'orgasme la prit par surprise, violent. Tout son corps se cabra, ses cuisses se refermèrent sur la main de Gabriel, et elle dut tourner la tête dans l'oreiller pour étouffer le long gémissement qui sortit malgré elle.
Quand elle ouvrit les yeux, Gabriel la regardait comme un homme qui vient de comprendre qu'il va tout faire pour recommencer.
Il retira ses doigts. Lentement. Et les porta à sa bouche.
Camille rougit, ce qu'elle ne se croyait plus capable de faire à vingt-cinq ans.
Trois coups secs résonnèrent contre la porte.
— Captain ! Le générateur tribord !
Lorenzo. Voix tendue, dans le couloir.
Gabriel se figea. Sa main était encore entre les cuisses de Camille. Il la regarda. Elle le regarda. Il porta un doigt à ses lèvres — *silence* — et répondit, à voix posée :
— J'arrive, Lorenzo. Cinq minutes.
— Bien, captain.
Les pas s'éloignèrent. Gabriel laissa échapper, enfin, un souffle long.
— Cinq minutes, dit Camille, le regard noir, le souffle court.
— Cinq minutes pour reprendre mes esprits, mademoiselle.
— Je veux pas que tu reprennes tes esprits.
Il l'embrassa sur la bouche, dur, vite.
— Cette nuit. Quand je reviens. Je te promets que tu ne dormiras pas.
Il se leva. Reboutonna sa chemise sur un torse où elle voyait encore battre son cœur. Réajusta son pantalon — péniblement. Lui jeta un dernier regard, sombre, brûlant, et sortit.
Camille resta sur le lit défait, le peignoir ouvert, les cuisses tremblantes, les seins encore humides de sa bouche, et elle se rendit compte qu'elle souriait.
Chapitre 6
La porte
Il ne revint qu'à une heure trente.
Camille avait essayé de dormir. Elle avait failli y arriver. Et puis la poignée tourna, doucement, et tout son corps fut réveillé d'un coup.
Gabriel referma derrière lui. Tourna la clef dans la serrure. Le claquement sec du verrou la traversa comme une main posée à plat sur son ventre.
Il était trempé. Encore une fois. La chemise blanche lui collait à la peau, transparente. Ses cheveux ruisselaient. Il avait du sang séché à une jointure.
— Tu es blessé.
— Le générateur a mordu.
— Viens là.
Il vint. Il s'assit sur le lit, et elle prit sa main entre les siennes, et elle porta la jointure abîmée à ses lèvres. Elle l'embrassa, doucement, et la lécha — un coup de langue chaude qui n'avait rien d'infirmier.
Gabriel ferma les yeux.
— Mademoiselle Duval, vous jouez avec le feu.
— Camille.
— Camille.
Il avait dit son prénom comme on dit un mot interdit. Avec gourmandise. Avec un grain dans la voix.
Elle se mit à genoux sur le lit, lui tournant le dos, et fit tomber le peignoir de ses épaules. Elle resta nue, sur les genoux, les fesses sur ses talons, les cheveux glissant le long de son dos. Elle ne se retourna pas. Elle attendit.
Elle entendit le souffle de Gabriel se hacher. Elle entendit le frottement du tissu mouillé qu'il arrachait. La boucle de ceinture. Le bruit doux du pantalon qui tombe.
Puis le matelas s'enfonça derrière elle. Une main chaude, brûlante, descendit le long de sa colonne vertébrale. Elle frissonna.
— Regarde-moi, dit-il.
Elle se retourna lentement. Et le vit nu.
Elle avait imaginé. Elle s'était trompée — il était mieux que ce qu'elle avait imaginé. Le tatouage était bien une rose des vents, sur tout le pectoral gauche, et elle s'étendait sous le bras et descendait sur les côtes. Le ventre était plat, dur, marqué. Les cuisses, lourdes de muscle. Et son sexe — épais, lourd, prêt — la fit déglutir.
— Tu es… commença-t-elle.
— Je sais.
— Arrogant.
— Réaliste.
Il l'attira sur ses genoux à lui. Elle se retrouva à califourchon sur ses cuisses, sa peau brûlante contre la sienne, son sexe pressant contre le sien sans encore la pénétrer. Il l'embrassa, plus profond que tout à l'heure, et elle gémit dans sa bouche.
— Chhhh, dit-il. Tu te souviens ? Silence.
— J'y arriverai pas.
— Si.
Il la retourna. La plaqua sur le ventre. Une main au milieu du dos, l'autre sur la hanche pour la guider. Elle se retrouva à quatre pattes sur le lit, et il se plaça derrière elle, lourd, immense. Il prit le temps de la regarder ainsi — cambrée, offerte. Sa main glissa sur ses fesses, ouvrit, exposa.
— Tu es trempée, Camille.
— Tais-toi.
— Magnifique.
Il glissa son sexe le long de sa fente, sans entrer. Une fois. Deux. Trois. À chaque passage il appuyait un peu sur son clitoris, et Camille mordit l'oreiller pour ne pas hurler.
— Gabriel je t'en prie.
— Prie mieux.
— S'il te plaît.
Il entra.
D'un coup, profond, jusqu'à la garde. Elle eut le souffle coupé. Il était large, il était long, il prenait toute la place — et plus encore. Une douleur fugace, suivie d'une chaleur immense, suivie d'un plaisir si net qu'elle vit blanc.
Il s'immobilisa. Une main sur sa hanche. L'autre qui descendait pour vérifier — le pouce contre son clitoris, en cercles paresseux.
— Ça va ?
— Ne. Bouge. Pas.
— Tu veux que j'arrête ?
— J'ai dit *ne bouge pas*. Pas « arrête ».
Il rit, bas, et se pencha pour embrasser sa nuque.
Et il commença à bouger.
Lentement, d'abord. De longs allers-retours qui ressortaient presque entièrement avant de plonger jusqu'à la garde. À chaque coup, le bruit doux et mouillé entre eux, le claquement de ses cuisses contre ses fesses à elle. Sa main qui maintenait sa hanche. L'autre qui agrippait son sein, qui tirait le téton.
Le yacht piqua. Le mouvement les enfonça plus fort l'un dans l'autre, et Camille cria — *cria*, malgré l'oreiller. Gabriel plaqua aussitôt sa main sur sa bouche.
— Silence, dit-il à son oreille. Je t'avais prévenue.
Sa main sentait le sel et la mer et lui. Elle l'embrassa à travers la paume, elle la mordit, elle aurait voulu disparaître dedans.
Il accéléra. Le yacht était son complice — chaque vague qui soulevait le navire le poussait plus profond. Le matelas grinçait à peine, étouffé par le drap. Le bruit de leurs corps qui s'entrechoquent était couvert par le rugissement de la mer dehors. Et pourtant, à chaque coup, le risque que quelqu'un passe dans le couloir, entende, suspende le pas devant la porte…
Camille s'aperçut qu'elle ne tenait plus que par cette peur. Que cette peur la faisait jouir.
— Tu serres, murmura-t-il, la voix rauque. Tu serres autour de moi, Camille, tu vas me rendre fou.
Elle ne pouvait pas répondre. La main de Gabriel était toujours sur sa bouche. L'autre avait quitté le sein pour descendre encore, sur son clitoris, et il caressait en même temps qu'il poussait, et plus rien dans son corps ne lui appartenait.
Le yacht roula longuement. Une vague énorme. Le sexe de Gabriel s'enfonça d'un coup spécifiquement à *l'endroit*, et Camille jouit.
C'était plus long, plus profond, plus violent que la première fois. Tout son corps trembla en cascade. Sa vue se brouilla. Elle mordit la paume de Gabriel, fort, jusqu'à sentir le sel de sa peau sur sa langue. Ses muscles internes pulsèrent autour de lui en vagues serrées, et elle l'entendit jurer, en français, en italien, dans des langues qu'elle ne connaissait pas.
— *Cazzo*. Camille. Camille.
Il continua de bouger pendant qu'elle jouissait, prolongeant chaque vague de plaisir, et quand elle commença à redescendre il s'arrêta, sortit, et la retourna sur le dos.
— Encore, dit-il.
— Je peux pas.
— Tu peux. Une fois de plus. Avec moi.
Il s'installa entre ses cuisses. Releva ses genoux. Entra encore, et cette fois elle put le regarder — son visage, à dix centimètres du sien, brûlant, concentré, presque douloureux. Ses cheveux noirs collés à son front. Le tatouage qui bougeait sur son pectoral à chaque coup de rein.
— Regarde-moi, dit-il. Quand tu jouis je veux te regarder.
Et il bougea. Profond, lent, puis plus vite. Une main sous sa nuque. Un baiser brutal sur sa bouche pour étouffer ses gémissements. Le yacht tanguait, et elle commençait à sentir le tangage et lui ne faire plus qu'un mouvement, et son ventre se nouait à nouveau, déjà, alors qu'elle venait à peine de jouir.
Une voix, dans le couloir. Stefano. Qui passait. Qui s'arrêtait — ou s'arrêtait-il ? Camille se figea.
Gabriel ne se figea pas. Il continua. Plus lent. Plus profond. Sa main sur sa bouche.
— Continue de me regarder, souffla-t-il.
Les pas reprirent. S'éloignèrent.
Et c'est ce moment précis — ce moment d'avoir failli être pris, d'avoir senti le danger réel, d'avoir continué quand même —, ce moment où elle prit conscience qu'il avait choisi de continuer pour qu'elle jouisse comme ça, qui la fit basculer.
Elle jouit dans sa bouche, contre sa main, autour de lui, en pleurant un peu, sans savoir pourquoi.
Il jouit en elle juste après, en grognant dans son cou, le corps entier secoué, ses doigts plantés dans ses hanches au point de laisser des marques.
Ils restèrent enchevêtrés un long moment, à reprendre leur souffle. Le yacht continuait son ballet. Dehors, la tempête mugissait. Dedans, leurs cœurs cognaient à l'unisson.
Gabriel l'embrassa sur le front. Un geste tendre, lent, qui n'avait rien à voir avec ce qu'ils venaient de faire.
— Mademoiselle Duval, dit-il, vous êtes une catastrophe pour ma carrière.
Elle rit dans son cou.
— Tais-toi et recommence.
Chapitre 7
Le verrou
Ils dormirent quelques heures. Quand Camille se réveilla, le hublot virait au gris pâle. La tempête avait baissé d'un cran — pas calmée, juste posée. Comme si elle reprenait son souffle.
Gabriel était debout, en pantalon seulement, occupé à boutonner une chemise propre. Il la regarda dans le miroir mural.
— Bonjour.
— Bonjour.
— J'ai un quart à prendre.
— Maintenant ?
— Dans dix minutes.
Elle s'étira sous le drap. Son corps lui faisait mal, partout, d'un mal délicieux. Elle se sentait usée et neuve.
— Dix minutes, dit-elle.
— Camille.
— Dix minutes, Gabriel. Tu peux faire dix minutes.
Il s'approcha du lit. Le drap glissa au sol quand elle se leva à sa rencontre. Elle était nue — il était à demi-habillé —, et elle vit dans ses yeux qu'il allait être en retard.
Elle l'attira vers la porte.
— Pas le lit, murmura-t-elle. Pas le temps.
Elle se colla à la porte, dos au bois. La porte donnait sur le couloir, le couloir qui s'éveillait, le couloir qui sentait déjà le café de Marisol.
Il défit son pantalon. Vite. Sans la quitter des yeux.
Il la souleva, ses cuisses autour de ses hanches, son dos contre la porte. Elle sentit le bois froid contre ses omoplates et la chaleur de Gabriel sur tout l'avant de son corps. Il entra en elle d'un coup, sans préambule — elle était prête, encore, déjà — et la baisa contre la porte, en silence, en regardant la poignée.
— Si quelqu'un pousse, murmura-t-il à son oreille, on est cuits.
— Gabriel…
— Chhhh.
Sa main vint, encore, sur sa bouche. Camille la mordit. Le bois grinçait à chaque coup. Pas fort. Juste assez pour s'entendre quand on cherche à s'entendre. Quelqu'un dans le couloir aurait pu coller son oreille à la porte et n'entendre rien — ou tout.
Le yacht montait. Descendait. Le rythme de Gabriel suivit le rythme du yacht. C'était profond, brutal, court — il n'y avait pas le temps. Camille fit un effort surhumain pour ne pas crier.
Une voix dans le couloir.
— *Captain ?*
Marisol. À deux mètres de la porte. Qui apportait probablement le café.
Gabriel se figea — *en elle*, jusqu'à la garde, immobile. Camille ne respira plus. Il avait toujours sa main sur sa bouche. Son sexe, planté en elle, palpitait au rythme de son cœur à lui.
Il prit cinq secondes. Cinq secondes pour respirer. Pour rappeler à sa voix d'être normale.
— *Sì*, Marisol, répondit-il à travers la porte, calme, posé, l'autorité parfaite.
— *Café devant la porte, capitaine.*
— *Merci. Je le prends dans cinq minutes.*
— *Bien.*
Les pas s'éloignèrent.
Gabriel relâcha lentement sa main sur la bouche de Camille. Elle s'aperçut qu'elle pleurait de rire silencieusement — ou peut-être qu'elle pleurait, simplement, parce qu'elle n'avait jamais ressenti une excitation pareille de sa vie.
— Tu es fou, articula-t-elle sans voix.
— *On* est fous.
Et il recommença à bouger.
Cette fois, il dut couvrir sa bouche pendant tout le reste. Camille jouit en sept ou huit coups de reins — un orgasme bref, sec, électrique, qui la traversa de la nuque jusqu'aux orteils. Gabriel jouit dans la foulée, le front contre le bois de la porte, à dix centimètres au-dessus de l'épaule de Camille, en serrant la mâchoire si fort qu'elle entendit ses dents grincer.
Ils restèrent collés contre la porte, hors d'haleine. Le café fumait à un mètre d'eux, de l'autre côté du bois.
Gabriel la reposa doucement. Lui caressa la joue. L'embrassa, longuement, doucement, pas comme un homme pressé.
— Je dois y aller.
— Je sais.
Il rajusta son pantalon. Sa chemise. Lissa ses cheveux à la main. Quand il ouvrit la porte, on aurait dit le Captain Gabriel Noir le plus discipliné de toute la Méditerranée. Il prit le plateau de café que Marisol avait laissé et le posa sur le bureau.
— Mangez. Vous avez besoin de force.
Il sortit.
Camille s'assit, nue, sur le sol, dos à la porte. Elle prit une tasse de café qui tremblait dans ses mains. Elle se mit à rire, sans bruit, en secouant la tête.
Elle ne se reconnaissait pas. Et elle se reconnaissait tout entière.
Chapitre 8
Ce que la mer ne rend pas
La tempête mourut au matin du quatrième jour.
Le ciel reparut, lavé, pâle, presque indécent dans sa beauté. La mer respirait encore en longues houles fatiguées. Le *Sirène d'Argent* avait tenu. Les hommes étaient épuisés mais entiers. Quelqu'un, sur la côte, captait à nouveau la radio. On allait pouvoir rentrer.
Camille se tenait sur le pont arrière, les deux mains sur le bastingage, vêtue d'une chemise blanche d'homme — sa chemise. Ses cheveux roux s'étaient calmés dans l'air sans vent. Elle avait des cernes mauves et une bouche encore gonflée. Elle ne se cachait plus.
Gabriel s'approcha. Il portait son uniforme entier, casquette comprise. Aux yeux des marins, il était redevenu le captain. Aux siens, à elle, il était l'homme qui avait, deux heures plus tôt, passé sa langue entre ses cuisses jusqu'à ce qu'elle morde un coussin pour ne pas réveiller le bateau.
Il s'arrêta à un mètre. La distance correcte. Lorenzo était sur le pont au-dessus.
— Mademoiselle Duval.
— Captain Noir.
Un silence. Ils se regardèrent. Tout, dans ce regard, était dit.
— Nous arriverons à Monaco en début d'après-midi, dit-il, à voix normale.
— Bien.
— Votre père a été prévenu. Il vous attend au port.
— Bien.
Un autre silence. Plus long.
— Vous repartez quand ? demanda-t-elle, parce qu'il fallait bien que quelqu'un pose la question.
— Le *Sirène* a besoin d'inspections. Trois jours à quai. Ensuite, je remonte vers Saint-Tropez pour un nouveau charter.
— Sans moi.
— Sans vous, mademoiselle.
Elle hocha la tête. Regarda l'horizon. Il y avait, là-bas, une côte qu'elle commençait à distinguer. Le retour au monde. À son père. À son appartement à Paris. À sa galerie. À sa vie.
— Gabriel, dit-elle.
— Camille.
— Saint-Tropez n'est pas loin de Paris.
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda devant lui. Quand il parla, ce fut plus bas, et la voix grave avait retrouvé tout son grain.
— Saint-Tropez n'est pas loin de Paris.
— Si je venais ?
— Je ne suis pas le genre d'homme qu'on cache, mademoiselle Duval. Je ne suis pas le genre d'homme qu'on garde pour les week-ends.
— Je ne te cache pas.
— Votre père.
— Mon père apprendra.
Il tourna la tête vers elle. Une seconde. Un éclair gris orage. Il avait, à cet instant, le visage d'un homme qui choisit de croire à quelque chose qu'il a depuis longtemps cessé d'espérer.
— Alors viens à Saint-Tropez, dit-il.
Et il s'éloigna, parce que Lorenzo descendait l'échelle et qu'il fallait être capitaine.
Camille resta seule. La mer luisait. Quelque part dans sa cabine — leur cabine —, le drap gardait encore leur odeur. Quelque part en elle, un endroit qu'elle n'avait jamais habité s'ouvrait, pour la première fois.
La tempête était passée. Mais elle savait déjà, en regardant la silhouette droite de Gabriel s'éloigner vers la passerelle, que la vraie n'avait pas encore commencé.
Et qu'elle, pour la première fois de sa vie, ne reculerait pas.



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